Les bouleversements démographiques : « S’ouvrir à l’étrangeté », pour mieux vivre ensemble

Publié le 22/07/2021 à 00:01

Par Institut Mallet

Entrevue avec Sophie Cloutier

« L’éthique de l’hospitalité nécessite de penser toujours en termes de dialectique : la personne qui est invitée deviendra l’hôte à son tour. C’est une chaîne comme la chaîne du don où les rôles s’échangent continuellement »

Face au vieillissement de la population et aux migrations internationales ou régionales causées par les inégalités sociales et les défis environnementaux, l’empathie et l’hospitalité de nos sociétés sont mises à l’épreuve. C’est encore plus vrai après quinze mois d’une pandémie qui nous a rendus plus craintifs, mais qui nous a également éclairés sur des failles de notre fonctionnement collectif: notamment quant à la survulnérabilité de certains aînés, de populations moins privilégiées ou issues de l’immigration. Alors, comment faire face aux tensions engendrées par ces défis et à ces besoins de ressources? Quels rôles et quelles opportunités pour notre écosystème de la bonté dans ces bouleversements démographiques ?

L’éthique de l’hospitalité : voir les deux faces de la médaille

Interrogée sur les vulnérabilités exacerbées durant la pandémie, Sophie Cloutier, professeure agrégée de la faculté de philosophie de l’Université Saint-Paul à Ottawa et future conférencière du Sommet 2022 de l’Institut Mallet, répond d’emblée : « Le vieillissement de la population aura, semble-t-il, un effet sur les ressources des gouvernements : ça demande beaucoup plus de ressources. On va avoir des besoins au niveau des soins de santé et des nouvelles ressources pour les personnes âgées. C’est un enjeu devenu criant pendant la pandémie. Les nouveaux arrivants vont demander des ressources d’intégration, mais vont aussi contribuer  ».

Dans une société qui valorise la performance et l’utilité, le vieillissement de la population remet en cause notre vision collective de ce que veut dire faire société et nous interroge sur nos notions d’empathie et de solidarité. « Comment donner une vraie qualité de vie à ces personnes qui vivent plus vieilles ? », interroge Mme Cloutier.

Si une partie de la réponse se situe dans des investissements économiques et en ressources, une autre loge dans une vision plus éthique de l’hospitalité et de la compréhension de l’autre dans sa complexité et sa diversité, selon la professeure : « La pandémie a mis sous le projecteur que les personnes âgées contribuent énormément, alors qu’on les voyait comme « nécessiteux », ayant des besoins. On les voit souvent comme un bloc monolithique. Les personnes retraitées font énormément de bénévolat, soutiennent les communautés. Ce ne sont pas que des personnes vulnérables. »

Il en va de même pour les migrations causées par les inégalités sociales et les changements climatiques. La crise des migrants en Méditerranée a, par exemple, montré que la notion même d’hospitalité est mise à mal. Là encore, Sophie Cloutier insiste sur la nécessité de voir les deux côtés de la médaille : « Qui sont les gens qui prodiguent les soins? Force est de constater que ce sont les nouveaux arrivants, les personnes sans statut. Nos « anges-gardiens », qui sont-ils? Les nouveaux arrivants qui sont dans des situations très précaires, mais qui sont des travailleurs essentiels. Il faut penser à ce qu’on veut leur donner, car ils donnent aussi beaucoup. »

Ainsi, il faut voir au-delà des besoins et des tensions engendrés par ces bouleversements démographiques et se souvenir que chacun apporte une contribution.  « L’éthique de l’hospitalité nécessite de penser toujours en termes de dialectique : la personne qui est invitée deviendra l’hôte à son tour. C’est une chaîne comme la chaîne du don, où les rôles s’échangent continuellement. (…) II faut accueillir l’étrangeté. Il faut apprendre à cohabiter avec l’étrangeté, s’habituer à être déstabilisés : on est déstabilisé par l’étrangeté. C’est une éthique d’ouverture », explique Sophie Cloutier.

Se connaître, se reconnaître et faire société

Durant cette pandémie, chacun a, d’une manière ou d’une autre, été vulnérabilisé. Et chacun a dû compter sur l’autre, sur sa solidarité, pour passer à travers les épreuves. Les notions de vulnérabilité et de «comment faire société» sont elles aussi interrogées. « On est dans une société libérale qui met l’emphase sur l’autonomie. Mais, on a tous et toutes besoin des autres. Il faut arrêter de penser en termes d’autonomie et penser davantage en termes d’interdépendance et de réseaux : puisque seul, on n’y arrive pas. Il faut sortir de cet esprit individualiste et cet idéal d’autonomie », rappelle Mme Cloutier.

Or la plupart des réseaux existants, notamment ceux liés au soutien interpersonnel, se sont quasiment effondrés en quelques mois. Comment les reconnecter et les solidifier? Peut-être en retissant des liens entre humains : ce que notre écosystème de la bonté fait le mieux. C’est un des rôles d’importance qu’il aura à jouer dans la reconception de la société post-COVID-19 : celui de nous aider à mieux faire société.

« La culture philanthropique est un lieu par excellence pour apprendre à se connaître, pour tisser des liens. J’en reviens à cette chaîne du don qu’il faut créer. Le don est ce qui tisse, fait la société », explique la professeure.

Répondre aux défis des bouleversements démographiques demandera certes plus de ressources pécuniaires, mais aussi plus d’engagement individuel et collectif pour une société plus solidaire et inclusive. « La culture philanthropique va créer des liens entre les personnes, pour faire un monde ensemble (…) Il faut se mettre ensemble. Je suis d’avis qu’il n’y a d’action que collective. », plaide Sophie Cloutier.

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