La stabilité future de l'économie mondiale se joue en Ukraine

Publié le 08/10/2022 à 09:00

La stabilité future de l'économie mondiale se joue en Ukraine

Publié le 08/10/2022 à 09:00

«Une victoire russe prolongerait les politiques génocidaires en Ukraine, subordonnerait les Européens et rendrait obsolète toute vision d'une Union européenne géopolitique», affirme un historien. (Photo: Getty Images)

ANALYSE GÉOPOLITIQUE. C’est l’angle mort de la guerre en Ukraine. Ce conflit n’est pas seulement le plus important en Europe depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale. C’est surtout celui qui déterminera en grande partie dans quel environnement d’affaires évolueront les entreprises internationales dans les prochaines décennies.

Prenons un gros pas de recul, puis donnons-nous une perspective et une prospective mondiales, un exercice incontournable dans l’analyse du risque géopolitique, afin d’aller au-delà de l’actualité et des chroniques internationales.

Un constat s’impose, si l’on adopte cette posture intellectuelle, soulignent des historiens et des spécialistes en relations internationales.

Le véritable enjeu n’est pas de savoir si l’Ukraine ou la Russie gagnera cette guerre, même si l’issue du conflit est vitale pour les Ukrainiens qui résistent à l’invasion de leur pays depuis février — en fait, depuis 2014, si l’on considère l’annexion de la Crimée par Moscou et son appui aux milices prorusses dans l’est de l’Ukraine.

En fait, le véritable enjeu est de savoir qui de la démocratie ou de l’autoritarisme sortira à terme vainqueur de cette guerre, car ce camp dictera l’ordre international pour une bonne partie du reste du 21e siècle.

Rien de moins.

Et l’issue de cet affrontement entre la démocratie et l’autoritarisme affectera aussi bien les relations diplomatiques que les échanges commerciaux, sans parler du droit international/commercial et des droits de la personne partout sur la planète.

Timothy Snyder, professeur d’histoire et de relations internationales à l’Université Yale, explique bien cette problématique dans une récente analyse publiée dans la revue Foreign AffairsUkraine Holds the future. The War Between Democracy and Nihilism»):

«Une victoire ukrainienne confirmerait le principe de l'autonomie, permettrait à l'intégration de l'Europe de se poursuivre et donnerait aux gens de bonne volonté les moyens de revenir revigorés pour relever d'autres défis mondiaux. Une victoire russe, en revanche, prolongerait les politiques génocidaires en Ukraine, subordonnerait les Européens et rendrait obsolète toute vision d'une Union européenne géopolitique», écrit-il.

Fort d’une victoire russe (et de facto d’une défaite des Occidentaux), des régimes autoritaires pourraient décider d’attaquer leurs voisins, à commencer par la Chine communiste à Taïwan.

On pourrait même assister au retour de l’impérialisme, soit une politique d’expansion militaire des États.

Vous avez des doutes?

Vous estimez cette prospective nettement exagérée?

Continuons l’analyse, avec un rappel historique.

 

La mondialisation est une construction politique

À moins d’être historien ou politologue, on se pose peu de questions sur l’origine de mondialisation de l’économie. On prend la prend pour acquise, comme si c’était un ordre naturel qui avait toujours existé.

Or, la mondialisation telle que nous la connaissons depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale — qui s’est accélérée après la chute du communisme en Europe, aux tournants des années 1990 — n’est pas le fruit du hasard.

C’est construction politique qui découle directement de l’ordre international de l’après-guerre, mis en place sous l’influence des États-Unis et des Européens de l’Ouest.

Bien entendu, il y avait du commerce international auraparant. Par contre, il n'existait pas d'institutions encadrant la mondialisation comme l'Organisation mondiale du commerce (à l'origine le GATT, fondé en 1947), le Fonds monétaire international ou la Banque mondiale.

Faisons un peu de science-fiction à la Back to the Future.

Si l’Allemagne nazie et le Japon militariste avaient gagné la Deuxième Guerre mondiale, nous vivrions aujourd’hui dans un monde totalement différent de celui que nous connaissons.

Les démocraties — du moins celles qui auraient survécu — seraient marginalisées.

Certes, il y aurait du commerce international et sans doute une certaine mondialisation des marchés. Ce serait toutefois un environnement d’affaires qu’il nous est difficile d’imaginer, et ce, dans un monde dominé par l’autoritarisme.

Soyons clair: je ne compare pas ici la guerre en Ukraine à la Deuxième Guerre mondiale.

Pour l’instant, c’est une guerre régionale et européenne. En revanche, elle a le potentiel de devenir mondiale si jamais le conflit évoluait vers un affrontement direct entre les États-Unis (et leurs alliés de l’OTAN) et la Russie.

Un article récent du magazine The New YorkerHow the War in Ukraine Might End») nous apprend que des universitaires se sont penchés sur la théorie de la guerre. Ils voient des raisons de craindre des scénarios possibles en Ukraine.

Posons-nous la question: que pourrait-il se passer si jamais l’armée ukrainienne réussit à reprendre les territoires envahis et annexés récemment par la Russie?

Vladimir Poutine accepterait-il une défaite militaire, qui pourrait signifier la fin de son régime, sans parler de sa survie même comme personne?

Poser la question, c’est y répondre.

 

Le risque nucléaire est réel

Pour éviter une défaite, Poutine pourrait être tenté d’utiliser une bombe atomique tactique — dont certaines peuvent être environ 15 fois plus petites que la bombe larguée sur Hiroshima par les Américains en 1945.

L’utilisation d’une telle arme provoquerait à coup sûr une riposte des États-Unis et de l’OTAN contre la Russie, sans doute avec des armes conventionnelles. Parmi les scénarios évoqués, on parle de la destruction de la marine russe en Mer noire.

Et l’élargissement du conflit à l’échelle mondiale.

Vladimir Poutine est prêt à une longue guerre contre l’Occident, dans un pays autoritaire où l’opinion publique ne compte pas.

En revanche, l’Occident est-il prêt à une longue guerre contre la Russie? Comment réagiraient les opinions publiques après des mois et des années de guerre?

Y aurait-il une pression, notamment en Europe, pour conclure une paix qui officialiserait par exemple la partition de l’Ukraine, voire l’effondrement de la démocratie et l’annexion entière du pays à la Russie?

Le cas échéant, les colonnes du temple de l’ordre international de l’après-guerre seraient ébranlées, tout comme l’idée même de démocratie.

L’autoritarisme serait galvanisé par une victoire de la Russie.

Bouleversant à long terme l’environnement d’affaires des entreprises internationales dans le monde.

À propos de ce blogue

Dans son analyse Zoom sur le monde, François Normand traite des enjeux géopolitiques qui sont trop souvent sous-estimés par les investisseurs et les exportateurs. Journaliste au journal Les Affaires depuis 2000 (il était au Devoir auparavant), François est spécialisé en commerce international, en entrepreneuriat, en énergie & ressources naturelles, de même qu'en analyse géopolitique. François est historien de formation, en plus de détenir un certificat en journalisme de l’Université Laval. Il a réussi le Cours sur le commerce des valeurs mobilières au Canada (CCVM) de l’Institut canadien des valeurs mobilières et il a fait des études de 2e cycle en gestion des risques financiers à l’Université de Sherbrooke durant 15 mois. Il détient aussi un MBA de l'Université de Sherbrooke. Depuis 25 ans, François a réalisé plusieurs stages de formation à l’étranger: à l’École supérieure de journalisme de Lille, en France (1996); auprès des institutions de l'Union européenne, à Bruxelles (2002); auprès des institutions de Hong Kong (2008); participation à l'International Visitor Leadership Program du State Department, aux États-Unis (2009). En 2007, il a remporté le 2e prix d'excellence Caisse de dépôt et placement du Québec - Merrill Lynch en journalisme économique et financier pour sa série « Exporter aux États-Unis ». En 2020, il a été finaliste au prix Judith-Jasmin (catégorie opinion) pour son analyse « Voulons-nous vraiment vivre dans ce monde? ».

François Normand

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