L'Italie prendra-t-elle un virage «illibéral»?

Publié le 24/09/2022 à 09:00

L'Italie prendra-t-elle un virage «illibéral»?

Publié le 24/09/2022 à 09:00

La cheffe de Frères d'Italie, Giorgia Meloni, se présente par comme «femme, italienne et chrétienne», et son slogan est «dieu, famille, patrie». (Photo: Getty Images)

ANALYSE GÉOPOLITIQUE. À moins d’une surprise de taille, le bloc de droite composé de trois partis et mené par Giorgia Meloni, cheffe de Frères d’Italie, un parti d’extrême droite, devait remporter l’élection législative en Italie ce dimanche. Les entreprises canadiennes actives dans ce pays peuvent-elles en pâtir?

Selon les plus récents sondages, le bloc de droite — composé de Forzia Italia de Silvio Berlusconi, de la Ligue de Matteo Salvini et de Frères d’Italie – pourrait recueillir de 46% à 48% du suffrage, alors que la coalition de gauche traîne la patte à 22%-24%, loin devant les centristes crédités de 13% à 14% des voix.

L’enjeu de cette élection est de taille pour nos entreprises étant donné l’origine idéologique de Frères d’Italie, un parti issu de la nostalgie mussolinienne (de 1922 à 1943, la dictature totalitaire et fasciste de Benito Mussolini a dirigé l’Italie d’une main de fer).

L’Italie (9e économie mondiale et 3e de la zone euro) est un marché clé pour l'économie canadienne, en Europe et dans le monde. Depuis 2017, nous avons aussi le libre-échange avec ce pays à travers l’Accord économique et commercial global (AECG) entre le Canada et l’Union européenne (UE).

Sur son site web, la Chambre de commerce italienne au Canada souligne d’ailleurs que les deux pays entretiennent de «vigoureuses relations commerciales».

Les données du Service des délégués commerciaux du Canada le confirment.

En 2021, les échanges bilatéraux entre les deux pays ont totalisé 13,1 milliards de dollars (G$). L’Italie est le 8e partenaire commercial global du Canada et son 2e partenaire dans l’UE.

L’an dernier, nos expéditions de marchandises y ont totalisé 2,6 G$, faisant de l’Italie le 15e plus grand marché d’exportation du Canada dans le monde et le 7e en Europe. Les trois principaux secteurs d’exportation sont les produits pharmaceutiques, les céréales et les machines.

Les importations de produits italiens se sont quant à elles élevées à 10,4 G$ en 2021. Les machines, les boissons et les produits pharmaceutiques représentent les trois produits les plus importés.

À la lumière de ces statistiques, on comprend mieux l’importance de cette élection, qui inquiète avec raison plusieurs capitales dans le monde. Depuis un an, la hausse rapide de la valeur des obligations 10 ans de l’Italie témoigne aussi d’une certaine inquiétude sur les marchés financiers.

 

Un gouvernement similaire à la Hongrie de Orban

Y a-t-il péril en la demeure? La démocratie italienne est-elle en danger?

Certes, la leader d’extrême droite Giorgia Meloni a pris ces dernières années ses distances par rapport au fascisme et à la mouvance néofasciste en Italie, soulignent plusieurs spécialistes.

Dans une récente entrevue à Radio France internationale, Marie-Anne Matard Bonucci, historienne professeure à l'Université Paris VIII et spécialiste du fascisme, souligne d’ailleurs que le programme de Frères d’Italie ne fait aucune référence directe au fascisme.

Selon la sommité mondiale sur la question, Emilio Gentile, «le fascisme est un phénomène politique moderne, nationaliste, anti-libéral et anti-marxiste, organisé en parti-milice (partito milizia), avec une conception totalitaire de l’État (…), avec une vocation belliqueuse à la politique de grandeur, de puissance et de conquête, visant à la création d’un ordre nouveau et d’une nouvelle civilisation.»

C’est la raison pour laquelle plusieurs spécialistes hésitent à qualifier le parti de Giorgia Meloni de fasciste ou de post-fasciste.

«Je parlerais d’un parti d’extrême droite ayant des liens avec l’histoire et la culture du néofascisme, et parfois avec le fascisme historique», indique à Les Affaires Maurizio Ambrosini, professeur de sociologie des migrations à l’université de Milan.

Il souligne que Giorgia Meloni a essayé de remanier son passé et de rendre plus acceptables ses positions, comme l’on fait plusieurs partis d’extrême droite en Europe.

En revanche, l’universitaire rappelle que la leader d’extrême droite a conservé dans le symbole de son parti la flamme avec les couleurs italiennes, «qui remonte à la tradition fasciste et néofasciste ».

«Elle utilise avec une certaine habileté un double langage, rassurant un électorat plus modéré et excitant les militants plus radicaux. Dans les rassemblements locaux de son parti, la nostalgie pour le fascisme et ses symboles est souvent perceptible», précise-t-il.

D’autres spécialistes font remarquer que le positionnement idéologique du parti de Giorgia Meloni ressemble davantage à celui des gouvernements «illibéraux» et autoritaires qui sont au pouvoir en Pologne en Hongrie.

C’est notamment le cas de Marc Lazar, professeur d'histoire et de sociologie politique à Sciences Po, à Paris, et président de la School of government de l'Université LUISS, à Rome.

«Son objectif est de présenter son parti comme conservateur et traditionaliste. Elle se dépend par exemple comme «femme, italienne et chrétienne», et son slogan est «dieu, famille, patrie»», explique ce spécialiste de la politique italienne dans un entretien au quotidien français Le Figaro.

 

L’Italie est l’un des pays les plus intégrés dans les chaînes mondiales de sous-traitance. (Photo: 123RF)

Et même si ses références idéologiques sont notamment la Hongrie conservatrice de Viktor Orban, Marc Lazar souligne que Giorgia Meloni s'est démarquée de ce dernier en condamnant très nettement l'invasion russe de l'Ukraine, en plus de soutenir les livraisons d'armes du gouvernement italien sortant de Mario Draghi à Kyiv.

«Finalement, elle se réclame d'une droite souverainiste, qui ne veut plus sortir de l'UE ou de la monnaie unique, mais plaide pour une confédération européenne et une prééminence du droit national sur le droit européen», explique Marc Lazar.

 

Et pour les entreprises canadiennes?

Dans ce contexte, une victoire du bloc de droite pourrait-elle mener à la montée d’un protectionnisme économique en Italie, comme on a pu l’observer aux États-Unis après la victoire de Donald Trump à la présidentielle de 2016?

En entrevue à Les Affaires, Gaetano Fausto Esposito, professeur d’économie politique et directeur général du Centro Studi G. Tagliacarne (un centre de recherche en économie), à Rome, exclut ce scénario pour au moins trois raisons.

Premièrement, l’Italie a une grande ouverture au commerce international, souligne-t-il. «Les exportations ont une forte incidence sur le PIB, soit 32%, et notre ouverture internationale est de 62%, soit plus du double de celle des États-Unis. Ceci fait en sorte que les restrictions au commerce international seraient nuisibles.»

Deuxièmement, l’Italie est l’un des pays les plus intégrés dans les chaînes mondiales de sous-traitance. «Toute limitation des importations entraînerait des répercussions immédiates également sur les exportations, avec des conséquences importantes sur l’économie», insiste l’économiste.

Troisièmement, il rappelle que l’Italie a un régime tarifaire harmonisé au niveau de l’UE. «Ceci fait en sorte que, contrairement aux États-Unis, même si des mesures protectionnistes devaient être adoptées, elles devraient être convenues avec l’UE et ne pourraient pas être décidées unilatéralement par l’Italie.»

Pour toutes ces raisons, Gaetano Fausto Esposito ne croit pas que l’élection du bloc de droite mené par Frères d’Italie puisse vraiment compliquer la vie aux entreprises canadiennes qui brassent des affaires en Italie.

«Environ 16 500 entreprises travaillent avec le Canada, et le pays est au douzième poste dans le classement du nombre d’entreprises opérant à l’étranger. Par conséquent, des restrictions à ce niveau finiraient par nuire à l’ensemble du flux de production et seraient particulièrement nuisibles aux activités d’exportation des petites et moyennes entreprises, c’est-à-dire un électorat auquel le centre droit est très sensible», explique-t-il.

La victoire probable du bloc de droite mené par Frères d’Italie aura nécessairement un impact sur l’Italie, à commencer par un discours très musclé à propos de l’immigration et des politiques de l’UE.

Des tensions politiques sont d’ailleurs à prévoir avec des pays comme la France ou l’Allemagne.

Cela dit, au niveau du commerce et de l’économie, les entreprises canadiennes ne devraient pas trop sentir l’onde de choc de cette élection.

Du moins dans un avenir prévisible.

À propos de ce blogue

Dans son analyse Zoom sur le monde, François Normand traite des enjeux géopolitiques qui sont trop souvent sous-estimés par les investisseurs et les exportateurs. Journaliste au journal Les Affaires depuis 2000 (il était au Devoir auparavant), François est spécialisé en commerce international, en entrepreneuriat, en énergie & ressources naturelles, de même qu'en analyse géopolitique. François est historien de formation, en plus de détenir un certificat en journalisme de l’Université Laval. Il a réussi le Cours sur le commerce des valeurs mobilières au Canada (CCVM) de l’Institut canadien des valeurs mobilières et il a fait des études de 2e cycle en gestion des risques financiers à l’Université de Sherbrooke durant 15 mois. Actuellement, il est inscrit au MBA à temps partiel à l'Université de Sherbrooke. Depuis une vingtaine d’années, François a réalisé plusieurs stages de formation à l’étranger: à l’École supérieure de journalisme de Lille, en France (1996); auprès des institutions de l'Union européenne, à Bruxelles (2002); auprès des institutions de Hong Kong (2008); participation à l'International Visitor Leadership Program du State Department, aux États-Unis (2009). En 2007, il a remporté le 2e prix d'excellence Caisse de dépôt et placement du Québec - Merrill Lynch en journalisme économique et financier pour sa série « Exporter aux États-Unis ». En 2020, il a été finaliste au prix Judith-Jasmin (catégorie opinion) pour son analyse « Voulons-nous vraiment vivre dans ce monde? ».

François Normand