Votre prochain employé pourrait être un demandeur d'asile


Édition du 18 Janvier 2023

Votre prochain employé pourrait être un demandeur d'asile


Édition du 18 Janvier 2023

Par Catherine Charron

«Dans ce travail de sensibilisation auprès des employeurs, il faut défaire les préjugés qui entourent ce nom “demandeur d’asile”. C’est un statut qui ne dit rien de la trajectoire académique et professionnelle de la personne, ou sur les compétences qu’elle détient.», dit Yannick Boucher.

Bien que des préjugés persistent à l’égard des demandeurs d’asile et de leur employabilité, force est de constater qu’ils piquent de plus en plus la curiosité des entreprises qui peinent à embaucher, observent des acteurs du milieu.

Les avocats en droit de l’immigration Gjergji Hasa et Laurent Gryner sont par exemple tous deux plus souvent sollicités par des entreprises qui tentent de comprendre si elles peuvent embaucher ou non ces potentielles recrues.

«Je dois justement aller en rencontrer une qui souhaite se familiariser avec le processus, raconte Gjergji Hasa au bout du fil. On aura de 20 à 30 dossiers à analyser.»Concrètement, l’entreprise qui emploie un demandeur d’asile n’aura pas à s’occuper des démarches administratives inhérentes à une telle demande, contrairement à un travailleur temporaire, précise Laurent Gryner. «Mis à part [le fait] de respecter le droit de travail et de sécurité, l’employeur n’a aucune obligation à l’égard de la Commission de l’immigration et du statut de réfugié. Ça concerne exclusivement le demandeur d’asile», précise-t-il. Or, très peu d’employeurs sont au courant, et ce manque flagrant d’information sur ce bassin de travailleurs qui grandit à vue d’oeil nuit aux chances de ceux-ci d’être recrutés, selon le directeur du développement stratégique et de la recherche de l’Accueil Liaison pour arrivants (ALPA), Yannick Boucher. Les choses semblent toutefois être en train de changer.

Même s’il est trop tôt pour mesurer les retombées réelles du tout premier Salon de l’emploi des demandeurs d’asile de l’ALPA de décembre 2022, il souligne que le taux de participation a dépassé leurs attentes.

Près de 40 entreprises et plus de 1600 nouveaux arrivants détenteurs d’un permis de travail ont répondu présent. «Ça a vraiment été au-delà de nos espérances, car les entreprises sont encore frileuses à les embaucher», indique le directeur.

 

Adapter le processus d’embauche

En effet, non seulement les demandeurs d’asile sont encore ostracisés par les patrons québécois, mais ils sont aussi plus difficiles à joindre.

Ils n’ont bien souvent pas de réseau assez développé pour être directement recrutés par une organisation, ce qui explique pourquoi nombre d’entre eux se tournent vers des agences de placement.

Seuls 15% de ces nouveaux arrivants occupent donc des postes pour lesquels il est nécessaire d’avoir accompli des études postsecondaires. Pourtant, 50 % de ces migrants ont un diplôme universitaire et 20 % ont un diplôme professionnel ou technique, souligne Yannick Boucher.

«Dans ce travail de sensibilisation auprès des employeurs, il faut défaire les préjugés qui entourent ce nom de “demandeur d’asile”. C’est un statut qui ne dit rien de la trajectoire scolaire et professionnelle de la personne, ou sur les compétences qu’elle détient.»

C’est pourquoi il encourage les entreprises à adapter leur processus de recrutement afin de s’attarder à leurs aptitudes. «L’employeur peut évaluer à quelle distance cette personne se situe par rapport à nos normes. […] Si on s’arrête au CV, ils ne passeront pas le cap des RH.»

ALPA tente d’ailleurs de court-circuiter le parcours traditionnel des demandeurs d’asile à la recherche d’un emploi par l’entremise de PairConnex — la même plateforme virtuelle que celle qu’utilise Montréal International et la Chambre de commerce du Montréal métropolitain — afin de les mailler avec des organisations à la recherche de leur savoir-faire.

«On l’a mise en place pendant le salon. Chaque partie doit remplir un questionnaire miroir pour établir leur taux de compatibilité. […] On souhaite la pérenniser et la laisser active au cours des 12 prochains mois pour la tester. Si l’expérience est concluante, on va la renouveler.»

 

Faire preuve de flexibilité

Encore faut-il être au courant que les demandeurs d’asile et les réfugiés ont légalement le droit d’être recrutés s’ils sont détenteurs «du document du demandeur d’asile, d’un permis de travail valide et d’un numéro d’assurance sociale», indique le ministère de l’Emploi et de la Solidarité sociale. S’assurer qu’ils disposent de documents valides sera d’ailleurs l’une des seules responsabilités qui incomberont à leur patron, souligne Gjergji Hasa. Contrairement aux travailleurs temporaires, rappelle-t-il, le permis de travail des demandeurs d’asile est ouvert. Cela signifie qu’ils peuvent être embauchés par n’importe quelle entreprise.

Certes, les délais pour l’obtenir se sont allongés à mesure que le flux des migrants s’est accéléré au cours de la dernière année. En 2022, selon les plus récentes données, on en comptait près de 46 000 nouveaux au pays.

Pour leur permettre d’entrer sur le marché du travail plus rapidement, Ottawa a d’ailleurs annoncé en catimini, à la fin de novembre 2022, qu’elle mettrait en place des mesures pour accélérer la délivrance de ce document. Les deux avocats précisent qu’ils ont rarement vu une telle demande être refusée.

Néanmoins, ces démarches administratives chicotent encore certains patrons. En effet, ils craignent que les efforts qu’ils feront afin d’accommoder leur salarié pour qu’il puisse bâtir son dossier et obtenir le statut de réfugié ou de résident permanent n’aboutissent pas.

«Ils se demandent pourquoi ils devraient investir dans une ressource qui pourrait ne pas rester sur le territoire», dit Yannick Boucher. Pourtant, fait-il valoir, il n’est plus rare pour un patron de s’adapter aux aléas de la vie de ses employés, [que ce soit pour les parents dont les enfants sont malades ou encore pour les rendez-vous médicaux]. Selon l’Institut universitaire Sherpa, le taux d’acceptation des requêtes dans l’est du pays, en 2020, était de 62,5 %. «Ce n’est pas une grosse loterie, surtout dans un contexte de pénurie de main-d’œuvre, car il y a plus d’une chance sur deux que la personne sera acceptée. […] Les demandeurs d’asile et les réfugiés sont très loyaux et se sentent redevables.»

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