Attention à l'angle mort de l'hydrogène vert

Publié le 06/11/2021 à 09:00

Attention à l'angle mort de l'hydrogène vert

Publié le 06/11/2021 à 09:00

Le premier ministre François Legault souhaite que le Québec produise de l'hydrogène vert. (Photo: Getty Images)

ANALYSE ÉCONOMIQUE. L’hydrogène vert est devenu la saveur du mois de la transition énergétique dans le monde. De retour de la COP26 à Glasgow, le premier ministre François Legault veut d’ailleurs que son gouvernement investisse afin d’en produire. Mais attention à l’angle mort de l’inefficacité énergétique, car il pourrait tuer dans l’œuf le développement de cette filière.

L’hydrogène vert est produit principalement par électrolyse de l'eau à partir d'électricité renouvelable. Les biocarburants sont faits avec de la biomasse (matière première d'origine végétale, animale ou issue de déchets) et ils sont souvent incorporés dans les carburants fossiles comme l’essence.

En fait, l’hydrogène vert et les biocarburants sont sur l’écran radar du gouvernement Legault depuis des mois. Le 22 octobre, Les Affaires révélait en exclusivité les grandes lignes de la future stratégie de Québec à ce sujet.

Pour autant, malgré son fort potentiel au Québec, développer cette nouvelle filière ne se fera pas en criant ciseau, affirment des spécialistes en énergie.

Pour plusieurs décideurs politiques et économiques, la transition énergétique consiste tout simplement à passer d’une énergie fossile à une énergie décarbonée.

Or, la réalité est beaucoup plus complexe, insiste Johanne Whitmore, chercheuse principale et coordonnatrice de la Chaire de gestion du secteur de l’énergie à HEC Montréal.

Selon cette spécialiste qui contribue à la publication l’État de l’énergie au Québec, on sous-estime l’inefficacité énergétique des entreprises québécoises, alors que le gouvernement veut développer la filière de l’hydrogène vert et des biocarburants.

Or, cette inefficacité risque d'avoir un impact majeur sur la facture d’énergie des industries qui se convertiront à l’hydrogène vert et aux biocarburants, car ces deux sources d’énergie sont beaucoup plus dispendieuses que les carburants fossiles.


Explosion de la facture énergétique

«En raison de leurs prix plus élevés, l’utilisation prématurée d’hydrogène et de biocombustibles, sans investir dans une réduction importante de la consommation d’énergie des entreprises, pourrait accroître leur facture énergétique et nuire à leur compétitivité», prévient Johanne Whitmore.

Par exemple, si une entreprise manufacturière consomme pour 100 000$ d’énergie fossile chaque mois, eh bien sa facture bondira si elle se met utiliser de l’hydrogène vert dans son procédé de production.

À court terme, cette entreprise a deux solutions: soit elle augmente ses prix, soit elle réduit sa marge bénéficiaire.

Certes, à long terme, le prix de l’hydrogène vert diminuera et pourrait même devenir inférieur à celui du gaz naturel classique, selon une étude publiée en avril par BloombergNEF, dont fait état le magazine français Capital.

En revanche, le croisement des courbes devrait survenir en… 2050.

C’est très loin dans le temps dans une stratégie d’affaires.

Revenons en 2021.

Pour l’entreprise de notre exemple, la seule façon d’éviter un choc de coût est de réduire drastiquement sa consommation d’énergie afin que sa facture mensuelle demeure d’environ 100 000$ —voire qu’elle descende sous ce niveau dans le meilleur des mondes.

Et cela passe par l’efficacité énergétique, insiste Johanne Whitmore.

Pour illustrer son propos, elle donne une métaphore sportive.

Comme des athlètes qui s’entraînent en prévision d’une compétition, les entreprises qui veulent décarboner leurs activités doivent s’entraîner «pour devenir des pros» de la gestion de l’énergie.

«Ainsi, lorsqu’elles passeront à de nouvelles technologies et énergies, comme le GNR [gaz naturel renouvelable] et l’hydrogène, elles seront capables de pallier les coûts grâce à leur réflexe d’optimisation et amélioration continue de leur consommation», dit-elle.

 

L'hydrogène vert et les biocarburants sont beaucoup plus dispendieux que les énergies fossiles. (Photo: 123RF)

Comment augmenter la productivité énergétique

Cela dit, pour reprendre cette métaphore, il faudra beaucoup d’entraînement pour y arriver, car le Québec n’est pas un leader en efficacité énergétique, selon le consultant en énergie et en développement durable Jacques Harvey, fondateur de J. Harvey Consultant & Associés.

«Globalement, l’avancée du Québec en productivité énergétique est très faible», affirme-t-il.

Selon lui, le potentiel de sobriété énergétique peut atteindre 30% à 40 % de la consommation d’énergie dans l’industrie.

Non seulement cette sobriété permet d’augmenter la valeur des produits fabriqués, mais elle permet aussi aux entreprises «d’assumer les coûts plus élevés des énergies renouvelables».

Selon Jacques Harvey, l’amélioration de la productivité énergétique repose sur l’implantation dans les entreprises de robustes systèmes de gestion d’énergie, idéalement certifiés ISO 50001.

Il explique que ces systèmes permettent de gérer plus efficacement trois choses:

 

  • La mise en œuvre de projets d’efficacité énergétique pour optimiser les industries.
  • L’introduction de technologies d’amélioration de la productivité qui sont disponibles, mais encore peu utilisées (par exemple, remplacer les fours électriques ou à gaz par des fours à induction qui réduisent la consommation d’énergie de 70 %).
  • L’amélioration de la valeur économique de la production (par exemple, fabriquer des produits énergétiquement plus efficaces ou plus durables et de meilleure qualité).

 

Johanne Whitmore estime que le gouvernement peut aussi jouer un rôle pour améliorer l’efficacité énergétique dans l’industrie.

Par exemple, au lieu de mesurer ses dépenses en efficacité énergétique, Québec devrait plutôt analyser les performances réelles et globales obtenues dans l’industrie afin de réduire la consommation d’énergie.

À ses yeux, le gouvernement devrait aussi lier son aide financière aux entreprises en fonction des gains d’efficacité obtenus, et non pas seulement sur la base de la réalisation d’un projet d’économie d’énergie (par exemple, l’achat de nouveaux équipements produisant de la chaleur).

 

Circulariser les modèles d’affaires

Sur un horizon à long terme, les décideurs politiques et économiques doivent également élargir la réflexion sur l’efficacité globale de l’économie québécoise. Et cela inclut la réduction des déchets grâce à l’économie circulaire, disent les spécialistes.

L’économie circulaire permet de réduire simultanément les coûts de production, la consommation globale d’énergie et les émissions de gaz à effet de serre (GES).

Trois retombées positives qui sont au coeur de la transition énergétique afin de limiter le réchauffement de la planète.

Et, à ce chapitre, les Pays-Bas sont une source d’inspiration, avec leur stratégie de transition 2016-2050 sur l’économie circulaire.

Ainsi, si tout se déroule comme prévu, en 2030, les Pays-Bas auront réduit de 50% leur consommation de matières premières. Et, en 2050, l’économie néerlandaise ne produira plus de déchets.

Aucun!

Vous imaginez les gains énergétiques qui auront alors été réalisés?

 

À propos de ce blogue

Dans son analyse bimensuelle Zoom sur le Québec, François Normand traite des enjeux auxquels font face les entrepreneurs aux quatre coins du Québec, et ce, de la productivité à la pénurie de la main-d’œuvre en passant par la 4e révolution industrielle et les politiques de développement économique. Journaliste à Les Affaires depuis 2000 (il était au Devoir auparavant), François est spécialisé en ressources naturelles, en énergie, en commerce international et dans le manufacturier 4.0. François est historien de formation, en plus de détenir un certificat en journalisme de l’Université Laval. Il a réussi le Cours sur le commerce des valeurs mobilières au Canada (CCVM) de l’Institut canadien des valeurs mobilières et il a fait des études de 2e cycle en gestion des risques financiers à l’Université de Sherbrooke durant 15 mois. Actuellement, il fait un MBA à temps partiel à l'Université de Sherbrooke. François connaît bien le Québec. Il a grandi en Gaspésie. Il a étudié pendant 9 ans à Québec (incluant une incursion d’un an à Trois-Rivières). Il a été journaliste à Granby durant trois mois au quotidien à La Voix de l’Est. Il a vécu 5 ans sur le Plateau Mont-Royal. Et, depuis 2002, il habite sur la Rive-Sud de Montréal.

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