La Russie résiste aux sanctions… pour l'instant

Offert par Les Affaires


Édition du 07 Septembre 2022

La Russie résiste aux sanctions… pour l'instant

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Édition du 07 Septembre 2022

Six mois plus tard, la devise russe a non seulement repris du poil de la bête, mais elle est maintenant beaucoup plus forte qu’avant l’agression de l’Ukraine par rapport au dollar américain et à l’euro. (Photo: Didssph pour Unsplash)

ZOOM SUR LE MONDE. Six mois après l’invasion de l’Ukraine, la Russie résiste mieux que prévu aux sanctions économiques de l’Occident. Toutefois, à long terme, son économie pâtira de ces sanctions, même si elles n’inciteront sans doute pas Moscou à cesser son agression.

Au deuxième trimestre de 2022, le PIB russe s’est contracté de 4 %, selon l’agence fédérale Rosstat. Avant la divulgation de ces statistiques, des analystes sondés par Reuters tablaient plutôt sur une contraction de 7 %.

Les taux d’intérêt demeurent élevés, bien que la Banque de Russie ait réduit son taux directeur à plusieurs reprises pour le porter à 8 %, à la fin juillet. Ce niveau est même inférieur à celui qui prévalait avant l’invasion de l’Ukraine, le 24 février.

Dans les semaines qui ont suivi l’invasion, l’institution l’avait porté jusqu’à 20 % (en plus d’imposer un strict contrôle des flux de capitaux) afin de soutenir le rouble sur les marchés monétaires.

Six mois plus tard, la devise russe a non seulement repris du poil de la bête, mais elle est maintenant beaucoup plus forte qu’avant l’agression de l’Ukraine par rapport au dollar américain et à l’euro.

L’inflation en Russie est également à la baisse. En juillet, elle s’est établie à 15,1 %, soit un léger recul comparativement à 15,9 % en juin, selon Rosstat.

On est loin de l’effondrement de l’économie russe qu’anticipaient plusieurs analystes dans les semaines qui ont suivi l’attaque. On peut comprendre que ce scénario était plausible étant donné l’ampleur historique des sanctions — qui ne cessent d’être renforcées depuis février.

 

L’Occident a-t-il sous-estimé la résilience de la Russie?

Force est de constater que les Occidentaux ont peut-être sous-estimé la résilience de la Russie, qui a accru son autonomie et diversifié ses marchés depuis l’annexion de la Crimée, en 2014. Une annexion qui s’est aussi traduite par un train de sanctions économiques, toujours en place.

La Russie de Vladimir Poutine n’est pas sortie du bois pour autant.

Les plus récentes prévisions économiques du Fonds monétaire international (FMI) — publiées en juillet — anticipent que le PIB russe reculera de 6 % pour l’ensemble de 2022, puis de 3,5 % l’année prochaine.

Le pays est et restera donc en récession dans un avenir prévisible. Le commerce international de la Russie est aussi bouleversé depuis six mois, à commencer par ses exportations de pétrole et de gaz naturel.

Alors que les pays européens ont réduit massivement leurs importations d’hydrocarbures de la Russie, d’autres pays ont augmenté les leurs, dont l’Inde et la Chine — Beijing a aussi fourni certains biens militaires à la Russie, selon le magazine américain « Foreign Policy ».

Le commerce international du Canada avec la Russie a aussi été déstabilisé, selon les données de Statistique Canada pour les mois de février, mars, avril, mai et juin (le mois le plus récent).

En fait, les exportations canadiennes se sont effondrées durant cette période comparativement aux mêmes mois en 2021, avec des reculs mensuels oscillant de 83 % à 98 % !

Vous avez bien lu, de 83 % à 98 %.

Les importations ont également diminué, mais sans commune mesure par rapport aux exportations. Durant ces cinq mois, les diminutions mensuelles oscillent de 18 % à 80 % comparativement à la même période en 2021.

Fait notoire, les importations de nickel du Canada en provenance de la Russie ont battu un record sur une période de 24 mois, pour s’établir, en juin, à 22 millions de dollars canadiens. C’est toutefois l’exception qui confirme la règle.

 

Les sanctions feront très mal à long terme

Certes, la Russie résiste à ce jour mieux que prévu aux sanctions.

En revanche, selon diverses analyses, son économie ne peut que pâtir à long terme de l’effet de ces mesures, et ce, du dynamisme de sa base industrielle à sa capacité à innover en passant par un risque de sous-développement technologique.

Par exemple, environ 1000 entreprises occidentales — comptant pour 40 % du PIB russe — ont réduit leurs opérations dans le pays. Cette situation « paralyse » l’économie de la Russie, selon une récente étude publiée par des chercheurs du Chief Executive Leadership Institute de l’Université Yale («Business Retreats and Sanctions Are Crippling the Russian Economy»).

Le Financial Times de Londres estime qu’à terme, la plus grande répercussion sur l’économie russe pourrait être la perte des technologies et des composants occidentaux.

Or, la Chine et d’autres pays « ami » de Moscou ne peuvent remplacer entièrement ces produits, dont la perte affecte déjà, en Russie, les entreprises manufacturières, les producteurs de ressources naturelles et le complexe militaro-industriel.

Du reste, ce n’est pas la première fois que l’économie russe se retrouve dans cette situation.

Après l’invasion de l’Afghanistan par l’ex-URSS, en 1979, des pays développés avaient aussi réduit leurs exportations de haute technologie à destination de l’économie soviétique, rappelle le Financial Times.

« Celles-ci ont freiné la croissance soviétique et approfondi son retard technologique qui, combiné à la chute des prix de l’énergie, ont provoqué une crise profonde à la fin des années 1980. »

L’histoire se répétera-t-elle quatre décennies plus tard ?

Le régime poutinien s’effondra-t-il, comme l’ex-Union soviétique en 1991 ?

Bien malin qui peut le prédire. Chose certaine, plus le temps passera, moins la Russie aura la capacité de poursuivre une longue campagne militaire en Ukraine ou d’attaquer un autre pays en Europe de l’Est.

À propos de ce blogue

Dans son analyse Zoom sur le monde, François Normand traite des enjeux géopolitiques qui sont trop souvent sous-estimés par les investisseurs et les exportateurs. Journaliste au journal Les Affaires depuis 2000 (il était au Devoir auparavant), François est spécialisé en commerce international, en entrepreneuriat, en énergie & ressources naturelles, de même qu'en analyse géopolitique. François est historien de formation, en plus de détenir un certificat en journalisme de l’Université Laval. Il a réussi le Cours sur le commerce des valeurs mobilières au Canada (CCVM) de l’Institut canadien des valeurs mobilières et il a fait des études de 2e cycle en gestion des risques financiers à l’Université de Sherbrooke durant 15 mois. Actuellement, il est inscrit au MBA à temps partiel à l'Université de Sherbrooke. Depuis une vingtaine d’années, François a réalisé plusieurs stages de formation à l’étranger: à l’École supérieure de journalisme de Lille, en France (1996); auprès des institutions de l'Union européenne, à Bruxelles (2002); auprès des institutions de Hong Kong (2008); participation à l'International Visitor Leadership Program du State Department, aux États-Unis (2009). En 2007, il a remporté le 2e prix d'excellence Caisse de dépôt et placement du Québec - Merrill Lynch en journalisme économique et financier pour sa série « Exporter aux États-Unis ». En 2020, il a été finaliste au prix Judith-Jasmin (catégorie opinion) pour son analyse « Voulons-nous vraiment vivre dans ce monde? ».

François Normand

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