Il est temps de passer à l'action


Édition du 31 Octobre 2015

Il est temps de passer à l'action


Édition du 31 Octobre 2015

Par Marie-Claude Morin

[Photo : Shutterstock]

Ce n'est pas un problème d'argent ou de ressources. Si on n'innove pas plus au Québec, c'est qu'on n'ose pas prendre suffisamment de risque. Qu'on ne regarde pas assez ce que font ceux qui dominent le marché mondial à partir de Shanghai, São Paulo, Berlin... Et, surtout, qu'on ne rêve pas, de toutes nos fibres, de les coiffer au poteau.

Mais il y a de l'espoir. Les pratiques changent, les esprits s'ouvrent. De plus en plus, les entreprises nouent des liens entre elles et avec les établissements de recherche. C'est le constat qui se dégage de la table ronde éditoriale organisée par Les Affaires, à laquelle ont participé 12 leaders en matière d'innovation.

Avant d'aller plus loin, une question s'impose. Qu'est-ce que l'innovation, au juste ? Depuis que nous avons commencé à réfléchir au présent numéro, en juillet, la question n'a cessé de surgir. Et la réponse est loin d'être facile à formuler !

Denis Faubert, pdg du Consortium de recherche et d'innovation en aérospatiale au Québec (CRIAQ).

Autour de la table, nos panélistes y vont d'abord d'une ou deux descriptions plus académiques. Trop, au goût de Denis Faubert, pdg du Consortium de recherche et d'innovation en aérospatiale au Québec (CRIAQ). « C'est une nouveauté qui est mise en oeuvre, dit-il. That's it. Ça peut être dans différents domaines, mais ça devient une innovation quand c'est mis en oeuvre. » Autrement dit, l'invention devient une innovation quand elle entre sur le marché. « Une innovation a nécessairement un accès au marché. C'est la différence par rapport à une invention », précise Vincent Sabourin, professeur en stratégie à l'ESG UQAM.


Vincent Sabourin, professeur en stratégie à l'ESG UQAM.

Bousculer plutôt que s'améliorer

Souvent, l'innovation est incrémentielle, c'est-à-dire que l'entreprise revoit et améliore ses produits et services, adapte son modèle ou optimise ses procédés de fabrication dans une perspective de continuité.

C'est bien... mais pas assez aux yeux de certains, dont Jean-Yves Roy, pdg de l'Institut national d'optique (INO). « Ce qui devient un game changer, ce qui permet à une entreprise de se positionner de façon claire et dominante dans un marché, c'est une innovation radicale, de rupture. »

C'est pourquoi, même s'il aide les entreprises qui ont des projets d'innovation incrémentielle, l'INO s'est donné comme mot d'ordre de se concentrer sur les entreprises qui planchent sur des projets ambitieux susceptibles de leur permettre de dominer un marché, dit M. Roy.


Jean-Yves Roy, pdg de l'Institut national d'optique (INO).

Grimper les échelons de la chaîne de valeur

Bien qu'il soit tout à fait d'accord avec le fait que « c'est l'innovation de rupture qui nous propulsera à l'avant-garde », Pierre Fillion, pdg de la Fédération des plastiques et alliances composites (FEPAC), ramène tout le monde sur terre : quand 90 % d'une industrie se concentre dans la sous-traitance et, qui plus est, de troisième rang (tier 3), il faut se lever tôt pour déclencher une révolution. « On entend souvent "si tu n'innoves pas, tu meurs". Ce n'est pas vrai ! Je peux vous donner des exemples à tour de bras. »


Pierre Fillion, pdg de la Fédération des plastiques et alliances composites (FEPAC).

Les sous-traitants en plasturgie répondent aux commandes des donneurs d'ordres. Ces derniers innovent, alors que les sous-traitants se limitent à optimiser leur production et à gérer leurs coûts. Ils survivent... mais doivent composer avec la concurrence de la Chine et des pays émergents « qui, eux, sont en TGV ».

La FEPAC travaille à des initiatives pour faire migrer l'industrie vers la « sous-traitance d'intelligence », de deuxième rang (tier 2). « Actuellement, le Québec n'est pas sur l'écran radar des grands donneurs d'ordres. Arrêtons de nous leurrer ! »


Hélène Godin.

En fait, il faudrait peut-être carrément arrêter d'essayer de concurrencer dans la fabrication, avance Hélène Godin. « Il faut réfléchir à de nouveaux produits, pas à la énième version d'un produit existant. Ils se ressemblent tous ! On doit observer les besoins d'aujourd'hui et inventer », plaide l'ancienne associée de Sid Lee, qui met actuellement sur pied une école de créativité.


Laurent Simon, professeur à HEC Montréal.

Les entreprises québécoises ont-elles ce désir d'innover ? « Oui ! » répondent en coeur tous les participants. Plusieurs dirigeants, surtout dans les PME, ne savent simplement pas par où commencer. Laurent Simon, professeur à HEC Montréal, offre une piste : « Avant toute chose, il s'agit de se lancer. Lever un peu le regard, aller jouer dehors et poser des questions. Vous risquez d'être surpris de tout ce que vos employés et vos clients peuvent vous dire ! »


Damien Silès, directeur général du Quartier de l'innovation (QI).

Évidemment, l'innovation touche toutes les sphères de la vie, pas seulement l'économie. « Heureusement, parce que la société n'avancerait pas, sinon ! » s'exclame Damien Silès, directeur général du Quartier de l'innovation (QI). Que ce soit en culture, en développement social ou en urbanisme, l'innovation représente « la créativité et l'audace d'aller de l'avant pour mettre en place de nouveaux projets ».

Se forger une culture

Mais pourquoi est-il si difficile de devenir innovants ? « Parce que ce n'est pas seulement une question de processus, mais aussi, beaucoup, de culture », répond Sylvain Carle, associé de Real Ventures et directeur général de FounderFuel. Innover, c'est faire de nouvelles choses, recommencer tout le temps, être dans une zone inconfortable. « Si on ne se met pas à risque, on n'innove pas. Pour réellement innover, il faut sérieusement considérer qu'on va échouer. Et on a souvent peur de l'échec. »


Sylvain Carle, associé de Real Ventures et directeur général de FounderFuel.

Traditionnement, le Québec « n'a pas eu beaucoup à utiliser cette culture d'innovation », juge Denis Faubert. La proximité des États-Unis, un énorme marché pour nos exportations, et l'abondance de nos ressources naturelles nous ont permis de réussir comme société. « Mais c'est en train de changer. Il va donc falloir que la culture change aussi », ajoute le pdg du CRIAQ.

Bonne nouvelle : les ingrédients sont là. « J'ai l'impression qu'on n'a jamais été dans un contexte aussi favorable [à l'innovation] », va jusqu'à dire Laurent Simon, directeur de Mosaic, un centre de HEC spécialisé en créativité et innovation. La pression concurrentielle est forte ; les technologies favorisent la rupture ; les usagers et les consommateurs sont prêts à collaborer et à participer au développement de produits ou d'usages ; et la nouvelle génération de travailleurs veut contribuer à innover.

Ce qu'il faut débloquer, c'est la culture au sommet des organisations, poursuit M. Simon. « Il y a un enjeu managérial extrêmement important. Les dirigeants doivent accepter d'ouvrir leurs processus. Ça fait 20 ans qu'on parle d'innovation ouverte, mais il y a un défi dans la mise en pratique de l'ouverture. »

Ça commence cependant à se concrétiser, se réjouit-il, citant en exemple Hacking Health, où des gens de l'externe trouvent des solutions aux enjeux d'établissements comme l'hôpital Sainte-Justine.

Puiser dans les jeunes

L'arrivée de la nouvelle génération sur le marché du travail a de bonnes chances d'accélérer ce mouvement d'ouverture. « Les jeunes sont formés différemment : ils comprennent le besoin de mélanger les disciplines et ils valorisent le monde des idées. Ils vont nous challenger ! » dit Hélène Godin.

Les Y changent complètement les paradigmes, juge aussi Damien Silès. Nés avec la technologie, ils vont à une vitesse « incontrôlable ». Alors que les plus vieux se sentaient fiers de penser Amérique du Nord plutôt que Québec ou Canada, les jeunes ont une perspective résolument mondiale. « Pour cette génération, l'innovation est culturelle. Il faut en tirer avantage. Comment peut-on travailler avec eux, leur faire confiance, leur poser plus de questions ? » D'ailleurs, l'argument clé pour attirer des sociétés étrangères à Montréal est « la folie créatrice des 220 000 étudiants » de la métropole, dit le directeur général du QI.

Pourtant, souligne Mme Godin, c'est probablement ce que ne font pas assez les entreprises : régler des problèmes avec des compétences différentes autour de la table. « Pourquoi ne pas encourager plus souvent les créatifs à réfléchir à des problématiques mondiales et sociétales ? Ils poseraient un regard nouveau sur les solutions qui pourraient être apportées. » Ces idées pourraient ensuite se répercuter dans la chaîne et se traduire par des innovations sociales, des produits, des services ou des modèles d'entreprise.


Pascal Monette, directeur général de l'Association pour le développement de la recherche et de l'innovation du Québec (ADRIQ).

L'ouverture des plus jeunes se fait déjà sentir sur le terrain, constate Pascal Monette, directeur général de l'Association pour le développement de la recherche et de l'innovation du Québec (ADRIQ). « La nouvelle génération d'entrepreneurs est très allumée et n'a pas peur de se faire accompagner. » Ils échangent beaucoup, par exemple lorsqu'ils participent à des cohortes comme celles du Parcours Innovation PME Montréal. Et ça donne des résultats. « Beaucoup de solutions sont trouvées par les autres entrepreneurs. C'est fascinant ! »

Mélanger les genres

Le passage d'une société manufacturière à une société du savoir et des connaissances, qui fonctionne en réseau, change tout le contexte de l'innovation, plaide Sylvain Carle. « Quand on est en réseau plus fermé, on peut innover dans un plus petit bocal. La vraie innovation aujourd'hui se doit d'être internationale, globale. Parce qu'on a accès à la connaissance. »


Diane Gosselin, pdg du Consortium québécois sur la découverte du médicament (CQDM).

Faire comme si le reste de la planète n'existait pas ne mènera nulle part, ajoute Diane Gosselin, pdg du Consortium québécois sur la découverte du médicament (CQDM). Le monde est en changement... et il risque d'évoluer toujours plus rapidement. « Il faut changer nos façons de faire et être beaucoup, beaucoup plus agiles. Sinon, on n'y arrivera pas. »

Les barrières entre les secteurs, les disciplines, les institutions et les pays doivent être brisées. Mais elles commencent à sauter, heureusement. « En sciences de la vie, on voit de grandes entreprises et des PME qui travaillent entre elles et avec le monde universitaire comme jamais », se réjouit Mme Gosselin.


Fadia Naim, directrice générale de Cintech agroalimentaire.

Il reste quand même du travail à faire pour maximiser ce genre d'échanges, nuance Fadia Naim, directrice générale de Cintech agroalimentaire. « Il y a beaucoup d'experts au Québec et au Canada, mais ils sont très sous-utilisés. » Pourtant, ils contribuent à trouver des idées, à accélérer l'innovation et à arriver à temps sur le marché. « Les gens doivent avoir le courage de s'ouvrir et de faire appel à eux. »

Les universités, pour leur part, devraient s'inspirer de leurs consoeurs américaines et miser davantage sur l'application, ajoute Mme Naim. « Elles peuvent jouer un rôle dans l'innovation, mais elles doivent accélérer les processus, faire des programmes plus adaptés. »

Dans cette veine, Cintech a instauré une nouvelle façon de faire : les chercheurs de l'organisme trouvent en remue-méninges des applications possibles pour des technologies existantes ou en développement, puis les proposent à des industriels. Et ces derniers embarquent ! Le secteur agroalimentaire peut difficilement viser l'innovation de rupture - les consommateurs n'embarqueraient pas -, mais il n'a d'autre choix que celui de se distinguer, surtout avec le Partenariat transpacifique, dit Mme Naim.

Cibler certains créneaux ?

Quand il est question du rôle du gouvernement, personne, contre toute attente, n'évoque un manque de fonds. Tous les panélistes réclament plutôt... une vision ! « Le Québec a des forces dans de grandes tendances qui pourraient nous amener, si on se décidait à faire des choix, à occuper des marchés qui émergent actuellement », dit Jean-Yves Roy, de l'INO, en citant les autos électriques et la microélectronique. « Il faut se doter d'une vision : où veut-on faire atterrir notre positionnement mondial ? »

« Le gouvernement fait des choix ! proteste Marie-Josée Blais, directrice générale, secteur de l'innovation au ministère de l'Économie, de l'Innovation et des Exportations. Nous avons plusieurs initiatives, mais nous ne sommes pas toujours bons pour les communiquer. »


Marie-Josée Blais, directrice générale, secteur de l'innovation au ministère de l'Économie, de l'Innovation et des Exportations.

Tout n'est pas noir, répondent les participants, mais le Québec gagnerait à avoir un ou deux grands projets mobilisateurs. « Il est essentiel de développer quelque chose de très enraciné ici, qui ne partira pas comme les pharmaceutiques ou les minières », dit Sylvain Carle. Un peu sceptique quant à la capacité de choisir les bons secteurs, il souhaiterait plutôt « une bonne direction générale ».

Plus tranchée, Diane Gosselin souligne que faire des choix ne signifie pas exclure des gens. « Au contraire, ça crée des occasions pour tout ce qui tourne autour [de ces choix]. » Cela permettrait de développer des expertises beaucoup plus poussées. « On est incapable de dire à nos partenaires potentiels à l'international dans quoi le Québec est bon, déplore-t-elle. Mentionner les neurosciences ou la cardiologie n'est pas suffisant. On a besoin de spécialisations plus pointues dans des secteurs afin de pouvoir dire "voici ce qu'on amène à la table". »

Ces choix, renchérit Denis Faubert, du CRIAQ, devraient remplir deux conditions : reposer sur des expertises déjà fortes au Québec et répondre à des besoins locaux. « Ce que je trouve dommage dans les stratégies d'innovation [gouvernementales] jusqu'ici, c'est qu'on arrête à la démo. Dans certains domaines, par exemple l'autobus électrique, on devrait aller jusqu'au bout du processus afin de positionner une entreprise sur le marché mondial, au lieu de s'interrompre à l'étape intermédiaire et d'espérer que quelque chose se passera ensuite. »

Dans la même logique, ajoute M. Faubert, le gouvernement devrait exiger des laboratoires publics qu'ils contribuent activement à la stratégie d'innovation. Il pourrait aussi, ajoute Vincent Sabourin, renouer avec le fractionnement des contrats publics, qui a facilité l'émergence des CGI, SNC-Lavalin et autres ténors du Québec inc. « L'accès au marché est fondamental et, souvent, le gouvernement local est le premier acheteur. » Actuellement, les fonctionnaires veulent à tout prix éviter de se tromper et ne considèrent que le prix, regrette-t-il.

Penser au marché d'abord

Bien que le gouvernement ait un rôle à jouer, la réussite repose tout de même sur l'entrepreneur lui-même, conviennent les panélistes. « Il doit avoir suffisamment de vision pour dire que l'innovation est cruciale pour la survie de son entreprise, dit Jean-Yves Roy. Et ça, les gens le font de plus en plus. »

Ce sont les leaders en entreprise qui doivent être les catalyseurs de l'innovation, souligne Marie-Josée Blais. « Le gouvernement n'est qu'un des partenaires. » Des programmes comme PerforME, QuébecInnove et Export Québec, rappelle-t-elle, sont là pour aider, et il ne faut pas hésiter à y recourir. En fait, l'argent ne devrait pas être un frein, jugent les membres de la table ronde. « Trouvez les idées d'abord. L'argent viendra après », résume Hélène Godin.

Cependant, tout ce processus ne se fera pas par magie. Pour amorcer et concrétiser l'innovation, il faut s'organiser. Ce qui nécessite, selon Laurent Simon, de considérer l'innovation comme une fonction de gestion au même titre que les ressources humaines ou les finances. « Formez-vous, organisez-vous, ouvrez-vous ! Et appliquez la démarche de lean start-up ! »

Au lieu de peaufiner un produit et d'essayer ensuite de séduire un marché, les entreprises gagneraient en effet à se préoccuper du marché beaucoup plus rapidement. « Plutôt que de se retrouver à la fin du processus d'innovation, la commercialisation devrait être présente tout au long du processus », fait valoir Pascal Monette, de l'ADRIQ. Un entrepreneur devrait cibler et tester son marché avant de créer sa boîte, puis effectuer une veille stratégique en continu.

« Il faut constamment se remettre en question, même pendant le processus de développement des produits », souligne Diane Gosselin. Ce qui n'est pas gagné, considérant que l'aspect de la compétitivité est souvent déficient dès le début. « L'entrepreneur est excité par ce qu'il fait ; c'est une belle qualité, mais il faut le ramener à la réalité, afin qu'il se compare à ce que font les autres et qu'il puisse se positionner. »

Aux yeux de Sylvain Carle, connaître ses concurrents directs et indirects est carrément indispensable. C'est ce qu'il appelle son « indice de maturité ». « Un entrepreneur doit avoir la curiosité intellectuelle de savoir ce qui se fait de mieux dans son domaine. Car il doit avoir le désir, l'intention d'être à ce niveau. Et ça, c'est la chose la plus difficile à créer. »

À voir sur iPad et sur le Web

Six participants de notre table ronde offrent des conseils aux entrepreneurs qui souhaitent innover davantage. Écoutez-les dans notre version iPad et sur notre site Web à lesaffaires.com/videos

Suivez Marie-Claude Morin sur Twitter @morinmclaude

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