Même Bill Gates limitait le temps d'écran de ses enfants

Publié le 18/04/2023 à 10:00

Même Bill Gates limitait le temps d'écran de ses enfants

Publié le 18/04/2023 à 10:00

Au travail ou dans nos vies personnelles, il est aujourd’hui impossible d’échapper à la technologie qui évolue à la vitesse de l’éclair, et ce, pour le meilleur ou pour le pire. (Photo: 123RF)

BLOGUE INVITÉ. Nos achats nous révèlent souvent qui nous sommes, ou du moins qui nous sommes devenus.

Tentant désespérément de réduire le nombre d’heures durant lesquelles je suis rivé à des écrans, que ce soit pour le travail ou pour le divertissement, j’ai récemment fait l’acquisition d’une tablette de style papier et encre électronique, qui offre de remplacer mes nombreux cahiers de notes tout en gardant l’aspect tactile de l’écriture cursive.

Surtout, ce produit promettait être un outil à usage unique (écrire à la main) dans l’objectif de se soustraire aux distractions inhérentes à l’internet, aux applications innombrables d’un téléphone intelligent ou simplement de favoriser la concentration en évitant l’usage d’un ordinateur.

Au moment de l’achat, un instant de lucidité m’a imposé un constat: au nom de la productivité, nous avons multiplié les outils technologiques dans notre quotidien pour ensuite nous sentir submergés par ceux-ci et, paradoxalement, tenter d’y échapper par l’usage d’applications technologiques supplémentaires.

Au travail ou dans nos vies personnelles, il est aujourd’hui impossible d’échapper à la technologie qui évolue à la vitesse de l’éclair, et ce, pour le meilleur ou pour le pire.

 

Hausse de productivité?

Plusieurs d’entre nous ont un quotidien marqué par l’abondance de connectivité et d’appareils électroniques, qui sont en communication permanente les uns avec les autres, alors que nous passons nos journées devant deux ou trois écrans à la fois.

Malgré les avantages évidents de cette connectivité sur la production au travail, celle-ci impose également une pression sur notre santé mentale qui est parfois difficile à quantifier.

Après tout, une industrie de plusieurs milliards de dollars est basée entièrement sur sa capacité à capter et à garder notre attention en s’assurant qu’on soit collé à nos écrans. Cette industrie a réussi à contrer partiellement l’intention initiale de hausser notre productivité par l’utilisation de puissants outils technologiques en rentabilisant notre attention, transformant l’utilisateur en produit.

Les conséquences de cette dépendance à l’écran sur nos capacités cognitives et innovantes a même mené certaines entreprises à créer des espaces «sans technologie» pour, ironiquement, augmenter la productivité et promouvoir le travail qui demande une grande concentration ou pour effectuer des projets qui nécessitent un élan de créativité, en plus de vouloir promouvoir le bien-être psychologique de leurs employés.

L’idée de vouloir s’éloigner temporairement de la technologie pour se concentrer entièrement sur certaines tâches ne se limite pas au bureau.

 

Un camp de «désintoxication numérique»

Après les voyages tout inclus vers des destinations paradisiaques, vos prochaines vacances pourraient bien vous mener dans une retraite de «désintoxication numérique».

Comme certains l’auront deviné, pour participer à ces cures de «désintox», vous devrez vous départir de vos téléphones intelligents et réapprendre à vivre sans ordinateur, sans écrans et sans accès à internet, le temps d’une fin de semaine en forêt.

Aussi farfelu que cela puisse paraître pour certains, ces séjours sont très populaires auprès des jeunes employés hyperconnectés de la Silicon Valley, le centre de l’univers technologique, ains qu’auprès des PDG de grandes entreprises, et ce, depuis plus de dix ans.

Ce camp de vacances pour gestionnaires d’entreprises et «geeks» autoproclamés promet des activités frisant le ridicule: cuisiner nu-pieds, dormir dans des lits superposés dans un dortoir ou bien chanter autour du feu.

Cependant, la logique semble évidente et pertinente: notre vie virtuelle envahit notre monde physique et nous en dissocie.

Le langage utilisé pour faire la promotion de ce genre de retraite, soit offrir la «libération de toute technologie», n’est pas anodin. Il suggère que nous sommes aujourd’hui prisonniers de nos propres outils.

 

Pas de «tech» pour les enfants des cadres de la Silicon Valley

Si les camps de vacances pour adultes accros à leur téléphone intelligent offrent une évasion temporaire aux cadres de Silicon Valley, qu’en est-il de leurs enfants?

Il semblerait que plusieurs dirigeants du secteur technologique limitent ou interdisent complètement le temps d’écran de leurs enfants par crainte des effets négatifs de ceux-ci sur leur développement psychologique et social.

Conscients que certaines grandes entreprises technologiques ciblent les enfants et les adolescents pour en faire des clients à long terme en créant une dépendance à leurs produits en bas âge, ces parents qui travaillent pour Apple ou Google, par exemple, et qui vivent de la technologie en viennent à éliminer les téléphones intelligents, les tablettes et même la télévision pour les remplacer par des jeux de société et des casse-têtes.

Certains relativiseront cette approche «tech free», surtout quand elle est pratiquée par des technophiles, mais la crainte de ces derniers semble fondée alors que des études récentes tendent à établir une corrélation entre le nombre d’heures passées devant les écrans et les problèmes de santé mentale sérieux chez les jeunes, qui s’étendent de la dépression jusqu’au suicide.

Même des géants du monde technologique comme Bill Gates, Tim Cook et Steve Jobs ont appliqué une limite significative à la présence de la technologie dans la vie de leurs enfants, ce qui devrait nous servir d’avertissement.

 

Retour au «dumbphone»

Au-delà des camps de vacances de désintoxication numérique et de l’éducation des enfants à l’ancienne, pourquoi ne pas troquer la source de vos distractions et de votre anxiété, soit votre téléphone intelligent, pour un «dumbphone», ces téléphones à rabat de la fin des années 90 qui n’ont pas accès à l’internet et qui se limitent principalement à pouvoir effectuer des appels et envoyer des textos?

Sinon, il y a toujours de nombreuses entreprises, dont plusieurs en démarrages, qui offrent différents services promettant de réduire votre dépendance aux fonctions et applications les moins utiles de vos appareils électroniques, comme Forest, Calm, Headspace Health, Blloc ou Kin Social, pour ne nommer que ceux-ci.

Autrement dit, un retour aux technologies analogues ou simplement à une époque pas si lointaine semble représenter une occasion d’affaires.

 

Un Nouveau Monde technologique

Ce besoin de recréer une distance avec les aspects les plus nocifs qui découlent de la place toujours grandissante que la technologie occupe dans nos vies personnelles et au travail ne s’explique pas seulement par le désir de gagner quelques heures à l’abri des stimulations incessantes des écrans qui nous entourent.

Plus profondément, nous cherchons à reprendre le contrôle vis-à-vis le rythme effréné que nous impose l’évolution technologique. Ce dernier nous laisse à peine le temps d’apprivoiser la dernière version d’un logiciel quelconque pour nous forcer à migrer vers la prochaine sous peine d’être dépassé.

Il est évident qu’il n’y aura pas de retour en arrière vers un monde sans technologie fantasmé.

Au contraire, si l’intelligence artificielle tient ses promesses cette fois-ci, nous risquons fortement d’entrer dans un Nouveau Monde technologique aux conséquences, positives ou négatives, presque impossibles à prédire avec précision.

Dans un tel monde, le mouvement «tech free», les camps de vacances sans écrans ou bien le retour des téléphones cellulaires sans applications pourraient bien n’être que la pointe de l’Iceberg.

À propos de ce blogue

Considérée à une certaine époque comme un temple de la rigidité, de la hiérarchie, d’un certain conservatisme même, l’entreprise évolue aujourd’hui à grande vitesse et est souvent l’une des premières institutions, avec l’université et les médias, à adopter les mouvances dominantes du moment. En décortiquant les événements du monde des affaires qui font les manchettes, ce blogue analyse l’influence des tendances politiques et idéologiques qui s’installent dans le monde de l’entreprise et des affaires dans l’objectif d’aider les différentes parties prenantes, des employés aux employeurs jusqu’aux consommateurs, à naviguer ces fluctuations nombreuses et parfois déroutantes. Philippe Labrecque est auteur et journaliste indépendant. Il a travaillé pendant une dizaine d’années en développement économique et en intelligence d’affaires après avoir complété un baccalauréat en sciences politiques et une maîtrise en politiques publiques à l’Université Concordia, un certificat en études politiques européennes de l’Institut d’études politiques de Strasbourg ainsi qu’une maîtrise en études des conflits internationaux au King’s College de Londres. Philippe Labrecque est l’auteur du livre «Comprendre le conservatisme en 14 entretiens» aux éditions Liber (2016) ainsi que de plusieurs articles d’opinions et d’analyses publiés au sein de publications québécoises, britanniques, françaises et américaines.

Philippe Labrecque

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