La démondialisation réduira votre pouvoir d'achat

Publié le 19/09/2023 à 15:30

La démondialisation réduira votre pouvoir d'achat

Publié le 19/09/2023 à 15:30

Est-ce la fin de la domination américaine? (Photo: 123RF)

EXPERT INVITÉ. Il y a plus de 30 ans, l’Union soviétique, et le monde bipolaire entre l’Ouest et l’Est avec elle, disparaissaient. L’histoire semblait avoir couronné les États-Unis, la seule superpuissance au sein d’un monde qui semblait ne plus pouvoir résister à la puissance militaire, économique et culturelle américaine.

Au-delà de la fin de la Guerre froide, cette période de grande paix sous la domination américaine a surtout permis d’engendrer une mondialisation bien réelle alors que les différentes économies se sont intégrées l’une à l’autre de façon presque symbiotique au sein d’un grand marché mondial.

Les visionnaires de la Silicon Valley développaient notre monde hypertechnologique alors que nos Iphones étaient fabriqués en Chine et que les produits fins français et les fruits provenant d’Amérique du Sud, du Moyen-Orient ou d’Asie se retrouvaient, presque magiquement, disponibles à l’épicerie du coin, et ce, à bon prix.

Si cette période en fut une de croissance incroyable pour plusieurs, en ouvrant une multitude de nouveaux marchés pour les entreprises et en créant une activité économique florissante au sein de plusieurs pays en développement, on observe de nos jours la fragmentation de cet ordre unipolaire.

Si la géopolitique reste encore trop souvent une question secondaire, ou peu valorisée dans l’analyse de notre avenir économique, il serait pertinent de se demander quelles seront les conséquences de la fin de l’ère unipolaire et par le fait même du retour d’un monde multipolaire, que ce soit pour les grands fonds d’investissement, les multinationales ou le salarié qui planifie son avenir économique.

 

Fin de la «mondialisation heureuse»

Si la mondialisation a permis un accroissement de la richesse aux quatre coins de la planète, de façon inégale, certes, elle a aussi fragilisé la classe moyenne occidentale tout en permettant à des économies émergentes de s’affirmer davantage et d’augmenter leur influence dans l’arène des grandes puissances.

Aujourd’hui, la déconstruction de cette mondialisation basée sur l’ordre unipolaire est déjà en marche. L’élection de Donald Trump en 2016, les ambitions impériales que la Chine ne prend plus la peine de masquer, et surtout, l’invasion de l’Ukraine par la Russie sont des phénomènes annonciateurs d’une démondialisation en cours et le retour de «blocs» économiques qui font concurrence à la grande puissance américaine.

L’alliance entre la Chine et la Russie dans le contexte du conflit ukrainien est l’exemple le plus pertinent et évident de l’émergence de blocs qui désirent s’émanciper en dehors de l’influence américaine.

L’attitude de plus en plus réfractaire, quoique souvent maladroite, des pays du BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud — six nouveaux pays membres s’y ajouteront le 1er janvier 2024) envers le tout puissant dollar américain, monnaie de réserve mondiale qui confère aux États-Unis des avantages géopolitiques et économiques significatifs, dévoile l’ampleur de l’offensive qui s’étend de la ligne de front en Ukraine, au détroit de Taïwan en passant par le système monétaire mondial.

Après tout, la mondialisation s'est largement développée avec le dollar américain et une démondialisation pourrait bien vouloir dire que celle-ci se ferait contre ce même dollar. Ça entrainerait des répercussions importantes sur l’économie et les finances publiques américaines — et par conséquent, canadiennes.

Même si la chute anticipée par plusieurs du dollar américain n’est pas pour demain, les puissances qui contestent la domination américaine ne peuvent que tenter de créer un système monétaire alternatif à celui d’une économie mondiale propulsée par le dollar américain.

 

La montée des «blocs»

S’il y a 30 ans un monde unipolaire se dessinait, au cours des 30 prochaines années, on peut s’attendre à son démantèlement progressif et à l’ascension de pôles d’influence dans certaines régions et sur certains continents.

Ce monde multipolaire risque fortement d’avoir des conséquences sur le commerce mondial.

On peut penser aux sanctions économiques et aux mesures prises par les entreprises vis-à-vis la Russie ou bien aux entreprises occidentales présentes en Chine qui ont été l’objet de vol à grande échelle de leur propriété intellectuelle, sans parler du risque bien réel d’un conflit avec Taïwan qui porte en lui la menace d’une escalade régionale et même mondiale.

La montée des blocs implique une augmentation significative des risques associés à desservir certains marchés étrangers au sein de blocs potentiellement hostiles ou à effectuer sa production dans ceux-ci, malgré les avantages économiques qu’ils peuvent offrir.

On peut se demander jusqu’à quand les entreprises américaines pourront faire des affaires en Chine si cette dernière devait en venir à mettre ses menaces envers Taïwan à exécution ou si les ambitions géostratégiques chinoises devaient devenir tout simplement une menace directe et intolérable aux intérêts américains en Asie-Pacifique et dans le monde.

Le monde des affaires canadien pourrait-il faire cavalier seul et maintenir ses activités en Chine si les États-Unis et l’Occident en venaient à boycotter ce pays, comme c'est le cas avec la Russie à l’heure actuelle? On peut en douter fortement.

Comme il était très difficile pour des entreprises américaines de faire affaire au sein du bloc de l’Est durant la Guerre froide — pour des raisons idéologiques, mais aussi pour des questions évidentes de sécurité nationale et de géostratégie — un monde multipolaire pourrait fort bien rediriger les investissements et la planification de croissance entrepreneuriale à grande échelle.

Les risques d’investir dans un bloc opposé seront largement jugés comme trop élevés et ces investissements seront redirigés vers des marchés ou des régions dans le «bon camp». Les chaînes d’approvisionnement qui possèdent une empreinte dans les blocs opposés devront être redessinées par les entreprises, à coûts très élevés dans plusieurs cas.

 

Inflation persistante

Dans un monde multipolaire où les tensions montent et dans lequel les liens commerciaux entre les nations se détériorent, le coût des biens et des produits risque fortement d’augmenter pour le consommateur, tout comme le coût de la main-d’œuvre. La période d’inflation actuelle, en partie causée par le choc d’approvisionnement durant la pandémie, en est un phénomène avant-coureur.

Un des grands bénéfices de la mondialisation a été qu’on puisse fabriquer des produits d’une grande qualité à très bas prix dans les pays low-cost pour ensuite les expédier partout dans le monde à peu de frais, créant un environnement économique naturellement favorable à la désinflation.

Cet environnement hostile à l’inflation a permis des politiques de taux d’intérêt au plancher qui ont stimulé l’économie sans trop craindre une montée significative de l’inflation, cette dernière faisant face à un plafond grâce à cette hausse de production massive à bon marché.

Alors que nous entrons potentiellement dans un cycle de taux d’intérêt à la hausse, on pourrait se retrouver dans un monde où les produits et les services (pensons aux ordinateurs et aux puces électroniques, aux téléphones intelligents, aux produits agroalimentaires qui viennent de loin, par exemple), jadis offerts à bas prix, ne le seront plus alors que le consommateur est affecté négativement par les taux d’intérêt élevés et où la croissance économique sera mitigée.

La démondialisation et la fin du monde unipolaire auront cette conséquence possible pour le salarié et le consommateur moyen québécois, celle de voir son pouvoir d’achat diminuer.

 

Une «démondialisation structurelle»

Un monde divisé par des lignes géopolitiques n’est pas nouveau. Les générations qui auront vécu les décennies de la Guerre froide pourront en témoigner. Si certaines conséquences négatives sont à prévoir, d’autres, comme le retour partiel du secteur manufacturier, le fameux onshoring, pourraient bien mener à un regain économique au sein d’économies peut-être trop axées sur les services.

Comme Marko Papic, stratégiste en chef de la firme d’investissement Clocktower Group, le mentionne dans son livre Geopolitical Alpha, «la démondialisation est structurelle et il est donc difficile de l’inverser».

Il serait irresponsable de la part des dirigeants politiques et du monde des affaires, sans oublier du citoyen moyen, d’ignorer ce phénomène qui définira les prochaines décennies et de croire que les 30 prochaines années seront comme les 30 dernières.

À propos de ce blogue

Considérée à une certaine époque comme un temple de la rigidité, de la hiérarchie, d’un certain conservatisme même, l’entreprise évolue aujourd’hui à grande vitesse et est souvent l’une des premières institutions, avec l’université et les médias, à adopter les mouvances dominantes du moment. En décortiquant les événements du monde des affaires qui font les manchettes, ce blogue analyse l’influence des tendances politiques et idéologiques qui s’installent dans le monde de l’entreprise et des affaires dans l’objectif d’aider les différentes parties prenantes, des employés aux employeurs jusqu’aux consommateurs, à naviguer ces fluctuations nombreuses et parfois déroutantes. Philippe Labrecque est auteur et journaliste indépendant. Il a travaillé pendant une dizaine d’années en développement économique et en intelligence d’affaires après avoir complété un baccalauréat en sciences politiques et une maîtrise en politiques publiques à l’Université Concordia, un certificat en études politiques européennes de l’Institut d’études politiques de Strasbourg ainsi qu’une maîtrise en études des conflits internationaux au King’s College de Londres. Philippe Labrecque est l’auteur du livre «Comprendre le conservatisme en 14 entretiens» aux éditions Liber (2016) ainsi que de plusieurs articles d’opinions et d’analyses publiés au sein de publications québécoises, britanniques, françaises et américaines.

Philippe Labrecque

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