Occasions et menaces pour les entreprises québécoises en Indopacifique

Publié le 10/06/2022 à 16:30

Occasions et menaces pour les entreprises québécoises en Indopacifique

Publié le 10/06/2022 à 16:30

Cette semaine, la Chine a déclaré qu’elle «n’hésiterait pas» à entrer en guerre si Taïwan – dont les États-Unis garantissent la sécurité – déclarait son indépendance. (Photo: Getty Images)

ANALYSE GÉOPOLITIQUE. La gestation est beaucoup plus longue que prévu, mais le Canada accouchera bientôt de sa stratégie sur l’Indopacifique, le nouveau centre de gravité de l’économie et de la politique mondiales. L’exercice est crucial pour les entreprises québécoises, car il en va de la stabilité et de la fiabilité de leurs chaînes logistiques à long terme.

Le Canada doit non seulement exprimer clairement le rôle qu’il veut jouer dans l’Indopacifique, mais il doit aussi éviter de s’attarder essentiellement qu’à des enjeux économiques (promotion du commerce et des investissements) et de négliger les enjeux de sécurité, tout en sombrant dans un angélisme géopolitique et géoéconomique.

La région regorge certes occasions d'affaires et d'investissement incroyables. Mais elle présente aussi des risques majeurs pour les activités d’approvisionnement, de production et de commercialisation des entreprises québécoises et canadiennes qui y sont actives.

L’éléphant dans la pièce est le risque réel d’une éventuelle guerre entre la Chine communiste et les États-Unis, un conflit qui perturberait durablement le commerce international.

Une guerre qui pourrait par exemple débuter sur le statut de Taïwan, un État que Beijing considère comme une province renégate et qu’il veut réintégrer dans son giron – comme Hong Kong, en 1997.

 

La Chine irait en guerre pour Taïwan 

Cette semaine, la Chine a d’ailleurs déclaré qu’elle «n’hésiterait pas» à entrer en guerre si Taïwan – dont les États-Unis garantissent la sécurité – déclarait son indépendance.

C’est dire à quel point les relations sino-américaines sur Taïwan sont tendues.

Plusieurs pays ont déjà publié leur stratégie sur l’Indopacifique, comme les États-Unis et la France, mais aussi des pays qui n’ont aucune présence dans la région, à commencer par l’Allemagne.

Le Canada – un pays du Pacifique comme les États-Unis – semble avoir beaucoup de difficulté à pondre la sienne, même si on réfléchit à la chose depuis longtemps dans les officines diplomatiques et économiques à Ottawa.

Cette semaine encore, le jeudi 9 juin, la ministre des Affaires étrangères, Mélanie Joly, a annoncé la création du Comité consultatif indopacifique, « chargé de formuler des perspectives et des recommandations indépendantes sur la future stratégie indopacifique du Canada ».

Le retard du gouvernement canadien à formuler sa stratégie si vitale pour l’économie canadienne demeure un mystère.

Même le Québec – qui n’est pas un pays souverain – a publié sa stratégie sur l’Indopacifique l’an dernier, dans laquelle il explique sa vision et ses priorités pour intégrer davantage l’économie québécoise à cette région du monde.

Analysons maintenant pourquoi l’Indopacifique est déjà incontournable, et que la région le sera encore davantage dans les prochaines décennies.

Commençons par sa géographie.

Plusieurs analyses définissent l’Indopacifique comme étant l’Asie-Pacifique à laquelle on rajoute tout simplement l’Inde, l’autre grande puissance politique, économique et démographique de la région.

La conception de la France est toutefois plus inclusive et plus pertinente, car elle regroupe également les pays riverains de l’océan Indien de la côte est de l’Afrique et les pays riverains de la péninsule arabique.

Cette carte illustre bien cet immense espace triangulaire géoéconomique et géopolitique.

L'Indopacifique peut inclure les pays riverains de l'Océan indien, et ce, sur la côte est de l'Afrique et dans la péninsule arabique, (Source: gouvernement français, infographie: Les Affaires)

Voici quelques chiffres (tirés des stratégies américaine, française et québécoise) démontrant l’importance de cette région du monde pour les entreprises québécoises.

POPULATION : l’Indopacifique regroupe plus de la moitié de la population mondiale, dont 58% de la jeunesse.

ÉCONOMIE : la région génère près de 40% de la richesse dans le monde, et elle pourrait représenter plus de 50% du PIB de la planète en 2040.

CROISSANCE : l’Indopacifique contribue aux deux tiers de la croissance économique mondiale.

GÉOGRAPHIE : en termes de superficie, la région couvre environ 65% des océans et 25% des terres sur la planète.

DÉFENSE : l’Indopacifique regroupe des pays qui ont 7 des 10 plus importants budgets de la défense.

CONSOMMATION : la région abrite une classe moyenne de 2 milliards d’individus, qui pourrait atteindre 3,5 milliards en 2030.

 

Les principaux enjeux pour le Canada

Comme tous les pays impliqués de près ou de loin en Indopacifique, le Canada – et ses entreprises qui y sont actives – a tout intérêt à ce que la région demeure stable et pacifique, malgré les tensions grandissantes entre Beijing et Washington.

Cela passe donc par le maintien de l’équilibre de la puissance entre la Chine et les États-Unis – et leurs alliés, comme l’Inde, le Japon et l’Australie, mais aussi la France, une puissance dans la région avec ses territoires d’outremer, en Polynésie et en Nouvelle-Calédonie.

Aussi, s’il veut jouer un rôle plus important en Indopacifique et être pris au sérieux pas ses alliés, le Canada devra nécessairement accroître la taille de sa marine militaire (les Forces maritimes du Pacifique).

Sur le plan diplomatique, le Canada aurait tout intérêt à renouer avec sa tradition d’entremetteur dans la région, même s’il figure clairement dans le réseau des alliances gravitant autour des États-Unis.

Par exemple, sur la question de Taïwan, Ottawa pourrait tenter de jouer un rôle constructif en essayant de rapprocher Chinois, Américains et Taïwanais, ne serait-ce que pour préserver le statu quo – Un État de facto indépendant, car la Chine n’exerce pas de pouvoir politique sur l'île.

Le Canada a déjà joué ce rôle dans le passé – il a même contribué à créer les Casques bleus de l’Organisation des Nations unies (ONU).

Ou l’oublie souvent, même au plus fort des tensions entre l’ex-Union soviétique et les États-Unis durant la guerre froide, Ottawa gardait ouvert les canaux de communication avec Moscou, même si les Canadiens étaient des alliés indéfectibles des Américains.

Enfin, au chapitre économique, le Canada a tout intérêt – et il le fait déjà en partie – à diversifier les marchés des entreprises canadiennes en Indopacifique, et ce, de l’approvisionnement à la vente de produits et services à la production locale.

Étant donné sa taille et sa richesse, la Chine demeurera toujours un marché stratégique pour le Canada. Pour autant, nos entreprises ont tout intérêt à s’intéresser aussi à des pays comme l’Inde, le Vietnam ou l’Indonésie.

L’Indopacifique n’est pas qu’un bloc économique majeur.

C’est aussi une région à haut risque géopolitique, où la rivalité entre Beijing et Washington donnera le ton à cette région du monde dans ce siècle.

Aussi, ceux et celles qui sont déjà sceptiques à l’idée qu’Ottawa investisse dans sa marine militaire devraient garder l'élément suivant en tête.

La seule raison pour laquelle des entreprises peuvent exporter ou importer facilement des biens de l’Indopacifique repose essentiellement sur la présence de la marine américaine, qui pacifie les routes commerciales depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale.

Avec la croissance rapide de la marine chinoise, les États-Unis auront plus que jamais besoin de leurs alliés – incluant le Canada – pour espérer préserver l’équilibre des forces dans cette région du monde.

Et pour stabiliser et assurer la fiabilité des chaînes logistiques des entreprises.

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

À propos de ce blogue

Dans son analyse Zoom sur le monde, François Normand traite des enjeux géopolitiques qui sont trop souvent sous-estimés par les investisseurs et les exportateurs. Journaliste au journal Les Affaires depuis 2000 (il était au Devoir auparavant), François est spécialisé en commerce international, en entrepreneuriat, en énergie & ressources naturelles, de même qu'en analyse géopolitique. François est historien de formation, en plus de détenir un certificat en journalisme de l’Université Laval. Il a réussi le Cours sur le commerce des valeurs mobilières au Canada (CCVM) de l’Institut canadien des valeurs mobilières et il a fait des études de 2e cycle en gestion des risques financiers à l’Université de Sherbrooke durant 15 mois. Actuellement, il est inscrit au MBA à temps partiel à l'Université de Sherbrooke. Depuis une vingtaine d’années, François a réalisé plusieurs stages de formation à l’étranger: à l’École supérieure de journalisme de Lille, en France (1996); auprès des institutions de l'Union européenne, à Bruxelles (2002); auprès des institutions de Hong Kong (2008); participation à l'International Visitor Leadership Program du State Department, aux États-Unis (2009). En 2007, il a remporté le 2e prix d'excellence Caisse de dépôt et placement du Québec - Merrill Lynch en journalisme économique et financier pour sa série « Exporter aux États-Unis ». En 2020, il a été finaliste au prix Judith-Jasmin (catégorie opinion) pour son analyse « Voulons-nous vraiment vivre dans ce monde? ».

François Normand

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