Productivité des entreprises: Houston, nous avons un problème

Publié le 01/12/2023 à 16:49

Productivité des entreprises: Houston, nous avons un problème

Publié le 01/12/2023 à 16:49

Depuis 40 ans, le taux de croissance «normal» de la productivité au Canada a été de 1% par année, et ce, même si la période 1993-2003 était plus dynamique (hausse annuelle moyenne de 1,93%), souligne Douglas Porter, Économiste chez BMO Economics. (Photo: 123RF)

ANALYSE ÉCONOMIQUE. «Houston, nous avons un problème.» Tout le monde ou presque connaît cette fameuse citation – qui était en fait un peu plus longue, mais qui a été résumée ainsi – d’un astronaute de la mission Apollo 13, en 1970, à la suite d’une explosion qui a paralysé l’appareil dans l’espace. Eh bien, les entreprises canadiennes font aussi face à une crise majeure, voire existentielle: le déclin de leur productivité, selon une récente analyse de BMO Economics.

Les Affaires couvre depuis longtemps les questions de productivité – les unités de PIB produites sur les heures travaillées – au Québec et dans l’ensemble du Canada, sans parler de ce blogue, Dans la mire, spécialisé dans l’analyse économique.

Ces dernières décennies, le Québec et l’ensemble du Canada ont affiché un rythme de croissance annuelle de la productivité inférieur à la moyenne des pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), le club des pays industrialisés.

Chaque année, le Centre sur la productivité et la prospérité – Fondation Walter-J.-Somers à HEC Montréal publie d’ailleurs un rapport sur la productivité des entreprises qui documente bien ce retard canadien.

Par exemple, en 2018 (les données comparatives les plus récentes pour l’ensemble de l’OCDE), le secteur privé au Canada avait une productivité évaluée à 66,31 $ par heure travaillée, tandis que celle du Québec s’établissait à 58,17 $, selon son plus récent rapport publié en 2022.

 

Le Canada loin derrière les États-Unis

Aux États-Unis, cette valeur s’élevait à 94,53 $ en 2018, tandis qu’elle s’établissait à 86,06 $ en Allemagne, à 82,67 $ en France et à 66,67 $ au Royaume-Uni. Dans les pays analysés par HEC Montréal, la Corée du Sud arrivait au dernier rang à 46,39 $.

Les économistes de HEC Montréal calculent ce niveau de productivité à parité des pouvoirs d’achat, ce qui signifie que le taux de change entre les devises n’altère pas les résultats.

Or, malgré son niveau faible, la productivité canadienne avait toujours tendance à progresser au fil des ans.

Or, ces cinq dernières années, la productivité de nos entreprises dans l'ensemble du pays a diminué, révèle l’étude de BMO Ecomomics.

Pis encore: elle décline, alors que celle des entreprises américaines continue d’augmenter, selon l’analyse effectuée par Douglas Porter, économiste en chef et directeur général des questions économiques chez BMO Economics.

Ainsi, au cours des cinq dernières années, la productivité du secteur des entreprises au Canada a connu une baisse annuelle moyenne de 0,3%.

En revanche, sur la même période, celle du secteur des entreprises aux États-Unis a progressé en moyenne de 1,7% par année.

Pourtant, depuis 40 ans, le taux de croissance «normal» de la productivité au Canada a été de 1% par année, et ce, même si la période 1993-2003 était plus dynamique (hausse annuelle moyenne de 1,93%), souligne Douglas Porter.

 

Mais que se passe-t-il au Canada?

L’économiste de BMO affirme que plusieurs «réalités structurelles» peuvent expliquer les problèmes de productivité des entreprises canadiennes, des réalités «que les décideurs politiques ne peuvent pas changer facilement, mais qui pèsent à long terme»:

  • Des conditions hivernales rigoureuses, qui peuvent entraîner des retards, des reports et des inefficacités;
  • La taille relativement petite des entreprises et des marchés nationaux;
  • Un secteur technologique relativement petit (du moins par rapport aux États-Unis);
  • Un secteur des ressources relativement important – le secteur lui-même peut être très productif, mais les bénéfices exceptionnels provenant des ressources peuvent conduire à un manque dans d’autres secteurs (une variante du syndrome hollandais);
  • Et, poursuivant le thème du point précédent, le secteur manufacturier – qui se targue d’une productivité très élevée – est passé de près de 16% du PIB canadien, en 2000, à moins de 10% aujourd’hui.

Selon Douglas Porter, à ces facteurs de problèmes structuraux s’ajoutent aussi des choix politiques à long terme qui maintiennent la productivité des entreprises à un niveau faible au Canada.

«C’est là que les choses deviennent un peu plus controversées, car apparemment tout le monde a son propre vilain favori, écrit l’économiste. Mais voici quelques causes principales fréquemment citées»:

  • Un manque de concurrence dans une variété d’industries et de secteurs;
  • Un manque d’esprit entrepreneurial et/ou une faible prise de risque;
  • Un secteur public relativement important, accompagné d'impôts marginaux sur le revenu qui sont élevés;
  • Une fixation sur le logement et une insistance excessive sur la construction résidentielle;
  • Faible investissement des entreprises, notamment dans les nouvelles technologies;
  • Faiblesse de la R&D du secteur privé;
  • Barrières interprovinciales au commerce.

 

Il n’y aura pas de recette miracle

Les chefs d’entreprise qui s’attendent à une recette miracle vont déchanter, souligne avec raison Douglas Porter.

 «Sans vouloir être désinvolte, s’il existait une formule simple pour résoudre le problème persistant de productivité du Canada, elle aurait été déployée depuis longtemps», écrit-il.

Depuis 40 ans, les gouvernements à Ottawa et les experts ont proposé plusieurs choses. Certes, certaines ont eu du succès, mais le problème canadien de productivité persiste encore malgré tout.

L’économiste de BMO souligne que les décideurs politiques ne se sont pas encore attaqués de front à un problème structurel, soit un «système fiscal inefficace», notamment avec des taux d’imposition marginaux relativement élevés.

À ses yeux, ce système est sans doute en partie responsable «de presque tous ces freins» à la productivité.

«La dernière fois que les taux marginaux d’imposition ont été sérieusement réduits au Canada, en 2000, cela a été associé à une période de solide croissance de la productivité», fait-il remarquer.

Mais attention, insiste Douglas Porter, un système fiscal plus efficace ne serait pas nécessairement une panacée.

À ses yeux, il reste une question fondamentale à laquelle nous devrons un jour absolument avoir la réponse si nous voulons relancer la productivité au Canada – et espérer peut-être atteindre un jour des niveaux comme aux États-Unis.

Pourquoi les entreprises sont-elles si réticentes à investir au Canada?

 

À propos de ce blogue

Dans son analyse bimensuelle Dans la mire, François Normand traite des enjeux auxquels font face les entrepreneurs aux quatre coins du Canada, et ce, de la productivité à la pénurie de la main-d’œuvre en passant par la 4e révolution industrielle ainsi que la gestion de l’énergie et des ressources naturelles. Journaliste à «Les Affaires» depuis 2000 (il était au «Devoir» auparavant), François est spécialisé en ressources naturelles, en énergie, en commerce international et dans le manufacturier 4.0. François est historien de formation, en plus de détenir un certificat en journalisme de l’Université Laval. Il a réussi le Cours sur le commerce des valeurs mobilières au Canada (CCVM) de l’Institut canadien des valeurs mobilières, et il a fait des études de 2e cycle en gestion des risques financiers à l’Université de Sherbrooke durant 15 mois. Il détient aussi un MBA de l'Université de Sherbrooke.

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