Le paradoxe de l’investigation de la chaîne de blocs

Publié le 05/02/2024 à 11:52

Le paradoxe de l’investigation de la chaîne de blocs

Publié le 05/02/2024 à 11:52

Par François Remy

Si les forces de l’ordre disposent d’informations hors chaîne, cela offre des éléments complémentaires sur les flux de monnaies, il devient possible de les recouper sur la chaîne. (Photo: 123RFS

LES CLÉS DE LA CRYPTO. est une rubrique qui décode patiemment l’univers de la cryptomonnaie et ses secousses boursières, industrielles et médiatiques. François Remy se donne pour mission d’identifier les entrepreneurs prometteurs, de décoder les progrès techniques et d’anticiper les impacts industriel et sociétal de cette monnaie numérique.

(Illustration: Camille Charbonneau)

LES CLÉS DE LA CRYPTO. Plus les analystes affinent la qualité de leurs enquêtes «on-chain», plus les statistiques reflétant la part des transactions illicites grandissent. La validité de l’argument prôné par l’industrie crypto, l’indiscutable marginalité statistique de la criminalité, va-t-elle perdurer ?

2023 fut une année de rétablissement pour le marché crypto. Le secteur s’est relevé après les scandales, séismes et corrections des cours. L’an passé a aussi été marqué par «une baisse significative des montants reçus par des adresses crypto illégales, pour un total de 24,2 milliards de dollars américains (G$US)» contre près de 40 milliards en 2022, épingle à ce propos Chainalysis, la société de référence qui a cartographié plus d’un milliard d’adresses et les a reliées à des «entités du monde réel».

Mais il y a un «mais». Aussi précise soit l’analyse des données sur les chaînes de blocs, ces chiffres restent des estimations reposant sur les transactions entrantes sur les adresses qui ont été identifiées. Il s’agit de ce qu’on appelle en mathématiques des «minorants», des nombres inférieurs ou égaux à tous les éléments d’un ensemble.

Et il y a de fortes chances que ces statistiques grandissent à mesure que le temps passe. Mécaniquement. Car les enquêteurs crypto auront identifié davantage d’adresses illicites et les intègreront à l’historique des activités. Par exemple, lorsque Chainalysis a publié sur rapport sur l’activité criminelle dans la crypto pour l’année 2022 , l’analyse évaluait à 20,6 G$US la valeur des transactions illégales.

Or, un an plus tard, la statistique a quasiment doublé. L’estimation actualisée pour 2022 s’élève désormais à 39,6 G$US. «Une grande partie de cette croissance est due à l’identification d’adresses précédemment inconnues et très actives hébergées par des prestataires sanctionnés depuis, ainsi que des transactions associées à des prestataires situés dans des juridictions sanctionnées» remet en contexte l’entreprise américaine de renseignement sur la chaîne de blocs.

Si ces statistiques s’appuient sur des données mesurables sur les chaînes (on-chain), il est parfois impossible d’employer uniquement cette technique pour juger de l’ampleur de l’activité illégale. L’affaire FTX en constitue un cas d’école. Chainalysis n’avait pas la capacité d’isoler les mouvements normaux des transferts frauduleux. L’analyse a dès lors pris en compte les 8,7 G$US de créances réclamées à la plateforme crypto dans le cadre la procédure judiciaire comme meilleure estimation. FTX a valeur d’exception dans la méthodologie d’investigation.

Par ailleurs, il convient de souligner que ces statistiques excluent les fonds provenant d’une «criminalité qui n’est pas native de la crypto», à l’instar du trafic de stupéfiants où les actifs numériques et autres tokens sont pourtant utilisés comme moyens de paiement. «Ces transactions sont pratiquement impossibles à distinguer des transactions licites dans les données on-chain», reconnaît-on encore chez Chainalysis.

Évidemment, si les forces de l’ordre disposent d’informations hors chaîne, cela offre des éléments complémentaires sur les flux qu’il devient possible de recouper avec les données sur les chaînes de blocs. Et les enquêteurs crypto peuvent alors être en mesure de confirmer le caractère (il)licite des transactions. «Mais il y a certainement de nombreux cas où ce n’est pas le cas, et donc les chiffres ne seraient pas reflétés dans nos totaux», concède l’entreprise spécialisée.

C’est un fait, l’investigation de la chaîne de blocs ne constitue pas encore une science exacte. En attendant, selon les dernières estimations de Chainalysis, la part des volumes transactionnels crypto associés à des activités criminelles a chuté en 2023 à… 0,34%. Une proportion infinitésimale qui, n’en déplaise aux détracteurs, servira cette fois encore d’argument pour défendre la probité des technologies et de l’écosystème nés avec Bitcoin.

 

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