«Mais pourquoi donc notre taux d'absentéisme a-t-il bondi?»

Publié le 19/05/2022 à 11:00

«Mais pourquoi donc notre taux d'absentéisme a-t-il bondi?»

Publié le 19/05/2022 à 11:00

Par Olivier Schmouker

«Notre taux d'absentéisme a bondi de 30% depuis le début de la pandémie. Je ne comprends pas pourquoi...» (Photo: 123RF)

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Q. – «Depuis le début de la pandémie, nous nous soucions comme jamais de la santé et du bien-être de nos employés. Pourtant, j’ai remarqué qu’un point s’était aggravé et ne revenait toujours pas à la normale: notre taux d’absentéisme, qui a bondi de 30%. Et les raisons avancées me paraissent souvent nébuleuses (fatigues soudaines, fortes migraines, maux de dos, etc.), comme si certains cherchaient à nous cacher quelque chose, ou même à fuir le travail. Suis-je devenu parano, ou quoi?» – Timéo

R. — Cher Timéo, vous me parlez d’un «curieux» bond du taux d’absentéisme depuis ces deux dernières années, dû à des raisons «mystérieuses», selon vous. Cela m’évoque un phénomène dont on a peu parlé jusqu’à présent et qui pourrait bien avoir un lien avec votre interrogation, me semble-t-il: l’impact sur le travail de la hausse de la consommation d’alcool et de drogues consécutive à la pandémie de COVID-19.

Statistique Canada est claire à ce sujet: «Les perturbations et le stress engendrés par la pandémie ont amené un certain nombre de Canadiens à consommer davantage d’alcool et de drogues qu’à l’habitude, est-il noté dans une récente étude. Par exemple, 34% des Canadiens ont déclaré en janvier 2021 avoir augmenté leur consommation de cannabis.»

Cette même étude indique qu’avant la pandémie, en 2019, 4% des Canadiens reconnaissaient consommer au moins une drogue illégale (cocaïne, ecstasy, méthamphétamines, hallucinogènes, inhalants, héroïne ou salvia). La cocaïne est la plus populaire (2%), elle représente la moitié (49%) de la consommation totale de drogues illégales.

Au vu de toutes ces données, la question saute aux yeux: se pourrait-il que la hausse de consommation d’alcool et de drogues ait un impact sur le taux d’absentéisme? Et par la suite, que les employés concernés dissimulent cette vérité sous le couvert de fatigues soudaines et autres fortes migraines?

Jeremy Greenwood est professeur d’économie à l’Université de Pennsylvanie, à Philadelphie. Avec les économistes Nezih Guner et Karen Kopecky, il a regardé si la hausse de la toxicomanie aux États-Unis depuis le début de la pandémie avait eu une incidence sur le marché du travail américain. Les résultats de son analyse sont clairs et nets.

– L’augmentation de la toxicomanie représente à elle seule «entre 9% et 26%» de la baisse de la participation au marché du travail des 25-54 ans, entre février 2020 et juin 2021.

– Ce «creux statistique» perdurait encore en janvier 2022, mois le plus récent qu’a pu considérer l’analyse des trois chercheurs.

– Ce phénomène touche davantage les travailleurs sans diplôme universitaire que les travailleurs dotés d’un diplôme universitaire. Ce qui peut s’expliquer notamment par le fait que les taux d'abus d'opioïdes sont plus de trois fois plus élevés et les taux d'abus de méthamphétamines près de six fois plus élevés chez les personnes sans diplôme universitaire.

Autrement dit, chez nos voisins du Sud, la pénurie de main-d’œuvre est accentuée du simple fait qu’un grand nombre d’adultes en âge de travailler consomment davantage d’alcool et de drogues qu’auparavant. Cette consommation est telle qu’elle les empêche d’être en état de travailler. Ni plus ni moins.

OK, l’étude concerne les États-Unis, pas le Canada. La toxicomanie n’est pas rigoureusement la même ici et là-bas. Le marché du travail non plus. Mais bon, nous sommes malgré tout en Amérique du Nord et j’estime qu’il y a tout de même des parallèles pertinents entre la situation américaine et la situation canadienne. Des parallèles suffisants pour avancer que ce qui se passe chez eux se produit également chez nous, même si c’est vraisemblablement dans une mesure un peu moindre.

Aux États-Unis, il s’agit carrément d’un fléau. Le boom de la toxicomanie fait de véritables ravages auprès des travailleurs, ce qui a un impact direct sur les entreprises. Ici, il n’est peut-être pas question de «fléau» ni de «ravages», mais il est raisonnable d’estimer qu’il y a un impact certain sur le marché du travail, et par la suite sur le taux d’absentéisme. De toute évidence, il doit arriver plus souvent qu’auparavant que certains ne se sentent pas en état de travailler et avancent différentes défaillances pour «justifier» leurs absences.

Vous comprendrez, Timéo, du moins je l’espère, que je ne suis pas en train d’accuser vos employés d’abus d’alcool ou de drogues. Je ne fais qu’émettre une hypothèse susceptible d’éclairer votre interrogation quant aux «étranges» absences de certains. Une hypothèse qui explique bien des choses aux États-Unis.

Je m’appuie sur une rare étude qui a le mérite de lever un drapeau rouge concernant un tabou, de signaler un grave danger encore insoupçonné — à tout le moins sous-estimé — pour nos entreprises (et donc, potentiellement, pour la vôtre puisque vous vous inquiétez d’un bond «bizarre» du taux d’absentéisme).

En vérité, ce qu’il faut retenir de l’étude, c’est que les dirigeants d’entreprise ont tout intérêt à se soucier aujourd’hui d’une éventuelle toxicomanie rampante au sein de leur organisation. À informer l’ensemble des employés de ce danger grandissant. Et à offrir des pistes de solution à ceux qui seraient concernés. Car il n’y a rien de pire que d’adopter la politique de l’autruche à ce sujet.

Voilà pourquoi, Timéo, je vous invite à ajouter un volet «toxicomanie» à vos récents programmes de santé et de bien-être destinés aux employés. À faire preuve d’avant-gardisme en la matière et à devenir de la sorte un employeur remarqué et remarquable.

 


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