Entrevue: Caroline Anstey, directrice, Banque Mondiale

Publié le 29/09/2012 à 00:00

Entrevue: Caroline Anstey, directrice, Banque Mondiale

Publié le 29/09/2012 à 00:00

Par Diane Bérard

Caroline Anstey, directrice, Banque Mondiale

La Britannique Caroline Anstey est l'un des trois directeurs de la Banque mondiale. Son mandat, énorme, est de moderniser l'institution fondée en 1945. Déjà, en tant que femme, elle incarne sa nouvelle diversité. La Banque mondiale n'est plus un bastion mâle ni une chasse gardée occidentale. J'ai rencontré Caroline Anstey lors de l'Assemblée Mondiale de Civicus sur l'action citoyenne, organisée à Montréal par l'Institut du Nouveau Monde.

DIANE BÉRARD La Banque mondiale a été créée en 1945 pour reconstruire l'Europe et le Japon. À quoi sert-elle aujourd'hui ?

CAROLINE ANSTEY - Notre mission est restée la même, nous luttons contre la pauvreté. Mais nos cibles, nos méthodes et notre gestion ont évolué. Le nouvel équilibre du monde y est pour beaucoup. En 1945, on comptait 67 États membres. Aujourd'hui, nous sommes 188 à la table. Et 47% des votes sont détenus par des pays émergents. Un Chinois dirige notre service de finance internationale. Notre économiste en chef est indien. Et 51% des cadres supérieurs sont des femmes.

D.B. - Vous avez le mandat de moderniser la Banque Mondiale. Qu'est-ce que cela signifie ?

C.A. - La Banque doit devenir plus efficace, plus orientée vers les résultats. Pour y arriver, on ne peut plus travailler uniquement avec les gouvernements. Il faut inclure ceux qui bénéficient de nos programmes. Eux seuls savent si nos actions sont efficaces. Mais pour bénéficier de leur rétroaction, nous devons devenir plus transparents.

D.B. - Quels changements concrets la Banque a-t-elle implantés ?

C.A. - Nos données, nos rapports, nos initiatives et nos budgets sont désormais accessibles. Les populations locales peuvent les consulter et réagir. La transparence est le meilleur rempart contre les abus de pouvoir. C'est la seule façon de savoir si les manuels scolaires ont été livrés. Si tel village est bien approvisionné en eau. Si l'école a embauché le nouveau professeur promis. À Manille, aux Philippines, nous avons lancé, en collaboration avec la communauté, le site checkmyschool. org qui permet aux parents, aux éducateurs et aux élèves de suivre tout ce qui touche à l'allocation des fonds. En Inde, nous avons fourni un petit appareil portable aux clientes d'une clinique de maternité. Chacune doit noter le service reçu à l'aide d'une icône : un sourire si tout va bien, un froncement de sourcils si l'expérience a été mauvaise, un visage neutre s'il n'y a rien à signaler. Il fallait une rétroaction qui tienne compte de l'analphabétisme de ces mères indiennes. Toutes leurs réponses sont acheminées à la fois à nos bureaux et au gouvernement.

D.B. - Vous confiez aux citoyens le rôle de chien de garde du système. Le printemps dernier, le Québec a constaté que l'équilibre est fragile entre implication citoyenne et désordre social...

C.A. - Le devoir de transparence et d'imputabilité ne s'applique pas qu'aux élus. L'action citoyenne doit répondre aux mêmes règles. Le défi des gouvernements consiste à être crédibles. Celui des citoyens est d'apprendre à intervenir à l'intérieur du système. Le développement repose sur des élus qui répondent aux besoins des citoyens sans verser dans le populisme. Et sur une action citoyenne qui n'est pas constamment sur la défensive.

D.B. - La Banque mondiale a de la concurrence. On ne compte plus le nombre de philanthropes qui veulent éradiquer la pauvreté.

C.A. - Des philanthropes, des fondations, des ONG... Nous avons noué certaines alliances, mais, en général, les actions de lutte contre la pauvreté manquent de coordination et de concertation. Prenez Haïti, une région où j'ai travaillé. L'aide au développement consiste en quelques ilôts d'efficacité noyés dans un océan de corruption et de dénuement. Si nous ne joignons pas nos forces, l'aide est laissée au hasard et au bon vouloir de chaque organisation. Et des groupes seront forcément laissés-pour-compte.

D.B. - Quel est le rôle des entreprises dans la résolution des grands problèmes mondiaux ?

C.A. - Près de 90% des emplois sont créés par le secteur privé. Aucun gouvernement ne peut résoudre la crise de l'emploi par le secteur public. Le secteur privé doit participer au développement. Mais il n'a pas nécessairement envie d'investir là où les besoins sont les plus criants. Le gouvernement doit donc créer un environnement facilitant. Les entreprises vont là où le climat d'affaires leur est le plus favorable.

D.B. - Votre organisation est beaucoup plus interventionniste qu'à ses débuts. Pourquoi ?

C.A. - La lutte à la pauvreté passe par le développement. Or, notre définition de ce qui influence le développement s'est raffinée. Ainsi, on a longtemps évité le dossier de la corruption, le jugeant plus politique qu'économique. Nous ne pensons plus ainsi. La corruption freine le développement, c'est donc un enjeu économique. Même situation pour ce qui est de la condition des femmes. On y a longtemps vu un dossier social ; pourtant, c'est aussi un enjeu économique. Investir dans les femmes déclenche un cercle vertueux, car les gains vont aussi aux enfants. On dit souvent que les femmes représentent le prochain marché émergent. Leur contribution à la productivité et au développement est de plus en plus reconnue.

D.B. - Les deux tiers de la croissance proviennent des économies émergentes. Les économies matures deviendront-elles les nouveaux pauvres ?

C.A. - Je ne crois pas, les pays riches ont une telle avance. Toutefois, ils ne sont plus seuls. Ils doivent composer avec de nouveaux pays riches, conscients de leur pouvoir sur la scène internationale. Nous verrons de plus en plus le Nord apprendre du Sud. Prenez les paiements conditionnels. Une idée venue d'Amérique latine. L'État offre une aide financière aux mères dans le besoin à condition que celles-ci posent certaines actions. Par exemple : inscrire leurs enfants à l'école, les faire vacciner, assurer des visites régulières chez le médecin, etc. La ville de New York a testé un tel système.

D.B. - Comment cohabitent nouveaux et vieux pays riches autour de votre table ?

C.A. - Cela pose un défi. Un monde multipolaire s'avère plus sain et mieux équilibré, mais atteindre un consensus n'est pas évident. En 2009, au plus fort de la crise, nous avons senti une volonté de s'entendre. Mais à mesure que la crise se résorbe, cette impulsion disparaît. Ce recul me préoccupe. Les États se sont retranchés derrière leurs frontières. Ils se soucient davantage de leurs problèmes nationaux que de solutions globales. Pourtant, de nombreux pays partagent les mêmes problèmes. Le chômage chez les jeunes, par exemple. On ne peut pas laisser les jeunes payer le prix de la crise sous prétexte qu'ils n'ont pas de poids politique.

D.B. - L'Europe occupe 8 des 25 sièges au conseil de la Banque mondiale. Son poids sera-t-il revu pour tenir compte du nouvel équilibre du monde ?

C.A. - Il y aura des changements, mais je ne saurais dire quand. Vous devez toutefois savoir que les 25 membres du conseil votent rarement. Nos décisions sont prises par consensus, ce qui diminue l'impact du nombre de sièges que détient une région.

D.B. - Les problèmes auxquels vous vous attaquez sont tellement gros ! Les traitez-vous par morceaux ou de façon holistique ?

C.A. - L'un et l'autre. Le développement économique, c'est l'art du possible. On opte pour l'approche la plus réaliste, compte tenu du contexte politique. Parfois, nous implantons des solutions locales. Parfois, un dossier ne peut progresser sans une entente internationale.

D.B. - Où en est la lutte contre la pauvreté ?

C.A. - La crise a précipité 44 millions de personnes dans la pauvreté. Mais les pauvres ne vivent pas tous dans les pays pauvres : 70% se trouvent dans des pays ni riches ni pauvres. La lutte à la pauvreté comprend deux volets : plus de croissance, mais une croissance plus inclusive. L'un ne va pas sans l'autre.

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