Entreprendre dans la crypto au Québec demande des sacrifices

Publié le 04/10/2021 à 09:38

Entreprendre dans la crypto au Québec demande des sacrifices

Publié le 04/10/2021 à 09:38

Par François Remy

Jonathan Bertrand, fondateur de Technologies D-Central (Photo: courtoisie)

LES CLÉS DE LA CRYPTO est une rubrique qui décode patiemment l’univers de la cryptomonnaie et ses secousses boursières, industrielles et médiatiques. François Remy se donne pour mission d’identifier les entrepreneurs prometteurs, de décoder les progrès techniques et d’anticiper les impacts industriel et sociétal de cette monnaie numérique.


(Illustration: Camille Charbonneau)

Le minage de bitcoin n’a pas attendu Elon Musk ou les autorités chinoises pour défrayer la chronique au Québec. Cette activité innovatrice alimente une polémique depuis que le gouvernement provincial a dû lui restreindre, en 2018, l’accès à son hydroélectricité, aussi abondante que bon marché. 

Après avoir traversé, non sans mal, ces turbulences, Jonathan Bertrand, fondateur de Technologies D-Central, qui offre une gamme de services allant du courtage minier à l’hébergement de machines d’extraction, en passant par le conseil et la réparation, livre aujourd’hui un vibrant plaidoyer en faveur des acteurs locaux de la cryptomonnaie.

 

Parcours d’obstacles

Avant tout, il s’agit d’une industrie qui évolue à très grande vitesse, estime celui qui dirige depuis octobre 2016 cette PME lavalloise qui emploie désormais une trentaine de personnes. «Les hauts arrivent aussi rapidement que les bas. Surtout pour des joueurs comme nous, qui avons démarré avec très peu de moyens.» 

Jonathan Bertrand se dit fier d’avoir réussi à s’établir, mais surtout à persister dans ce domaine, malgré la mauvaise presse du bitcoin, l’ingérence politique et la frilosité des banques.

«Dans les institutions, on se sent encore vraiment à part, confie-t-il. On doit constamment changer de comptes en banque. Par contre, quand on s’en va, les directeurs de la succursale viennent nous voir. Ils nous disent: “On sait qu’on va pouvoir vous récupérer dans deux ou trois ans.” Ils nous disent aussi: “J’espère que vous savez que ce n’est pas nous qui décidons ; c’est la conformité ou [un échelon plus haut dans la hiérarchie] qui nous oblige”.» 

Pour faire assurer son laboratoire où son équipe ne fait que tester et réparer les machines et ne mine pas de cryptomonnaies, D-Central a également dû batailler en passant notamment par une quinzaine de courtiers d’assurances. «Et pour la mine, c’était pire encore», insiste-t-il.

 

Le coming out des banques

Acteur rare dans l’écosystème crypto canadien, l’entreprise montréalaise Knox offre depuis septembre 2019 un service de garde d’actifs numériques (custody) pour les institutions avec une couverture d’assurance complète. Thibaud Maréchal, son vice-président à la croissance, épingle lui aussi des relations «pas évidentes» avec les banques et un élan réglementaire qui risque de rendre les activités plus coûteuses. 

Vantant des produits supérieurs en qualité au Canada, le VP de Knox assure par ailleurs que «les banques canadiennes semblent être intéressées, mais personne ne veut être le premier à faire son coming out». Or, pour lui, ignorer le bitcoin est «irrationnel aujourd’hui».

 

Demeurer économiquement viable 

Malgré les embûches, le fondateur de D-Central a gardé le cap, mais seulement au prix de plusieurs sacrifices. À partir de 2018, l’entreprise a par exemple dû couper complètement les salaires. «C’étaient uniquement des actionnaires qui étaient encore employés chez D-Central, raconte Jonathan Bertrand. Pendant presque deux ans, on a dû porter la compagnie sur nos épaules.» Comme il ne pouvait se permettre de se passer de revenus, il travaillait en parallèle dans le domaine de la cybersécurité. «Puis les soirées et les fins de semaine, je travaillais pour la mine», se rappelle celui qui a dû fermer l’autre mine de cryptomonnaies qu’il possédait à Joliette fin 2019, faute de moyens financiers. 

D-Central a toujours voulu rester inclusive et offrir l’hébergement de minage de cryptomonnaies à des particuliers de disposant que d’une ou deux machines, afin de leur offrir la chance de participer à cet écosystème que la PME estime prometteur. Encore fallait-il que cette philosophie puisse demeurer économiquement viable. 

C’est entre autres pourquoi elle a racheté dernièrement une autre entreprise en difficulté pour récupérer son permis de chaîne de bloc et ainsi éviter la bureaucratie liée à l’accès à l’énergie. Précisons que ce permis est un droit acquis avec Hydro-Québec pour une capacité de 1 MW par an. 

«Je trouve ça plate qu’on doive user d’une méthode détournée pour réussir à mener un projet en crypto. Mais bon, maintenant, on a une personne-ressource chez Hydro-Québec et on est désormais extrêmement bien servi», reconnaît l’entrepreneur qui cherche une main-d’œuvre qualifiée qu’il promet «vouloir gâter en matière salariale».  

Petit artisan du bitcoin devenu grand, Jonathan Bertrand estime en fin de compte que les accomplissements de D-Central ces dernières années témoignent de la pertinence de donner une chance aux entrepreneurs cryptos. «Avoir des discussions ouvertes entre tous les participants du marché et les autorités pourrait aider», ajoute Thibaud Maréchal, de Knox.

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