Le Québec est «mieux immunisé» contre l’explosion des prix du gaz

Publié le 09/10/2021 à 08:30

Le Québec est «mieux immunisé» contre l’explosion des prix du gaz

Publié le 09/10/2021 à 08:30

Certains navires transportant du GNL changent même de destination en mer afin d’approvisionner d’autres pays en priorité, selon le Wall Street Journal. (Photo: Getty Images)

ANALYSE ÉCONOMIQUE. Faible niveau des inventaires, explosion des prix, détournements de cargos de gaz naturel liquéfié (GNL)… Le marché du gaz naturel est devenu complètement fou en Europe et en Asie. Le Québec ne vit pas dans une bulle, mais il est «mieux immunisé» contre une telle crise.

C’est la conclusion à laquelle arrive Steeves Demers, économiste principal, approvisionnement gazier et développement gaz renouvelables chez Énergir, dans une entrevue à Les Affaires afin de décortiquer les perturbations dans les marchés gaziers dans le monde.

Dans les circonstances, son constat constitue une bonne nouvelle pour les entreprises québécoises qui consomment du gaz naturel, notamment dans leur procédé industriel. Pour autant, la conjoncture demeure inquiétante pour plusieurs membres de Manufacturiers et exportateurs du Québec (MEQ).

«Tous leurs intrants augmentent, et, là, on en rajoute un autre, le gaz naturel. C’est sûr que ça les préoccupe», insiste la PDG de l’organisation, Véronique Proulx, en précisant que la métallurgie est particulièrement sensible aux variations des prix de cette source d’énergie.

C’est le même son de cloche du côté de la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante (FCEI), où «les coûts énergétiques demeurent l’une des principales préoccupations des dirigeants de PME», comme en témoigne son Baromètre des affaires.

Mais avant de vous expliquer la raison pour laquelle le Québec est moins exposé que d’autres régions à d’importantes variations de prix, un survol de l’industrie mondiale gazière s’impose afin d’avoir une vue d’ensemble.

 

Une semaine folle en Europe et en Asie

À la lumière de la dernière semaine, on comprend très bien pourquoi des entreprises québécoises sont préoccupées.

Cette semaine, par exemple, la valeur des contrats à terme du gaz naturel aux Pays-Bas et au Royaume-Uni ont bondi de 60% en deux jours, rapporte l’agence Bloomberg.

Pis encore, en Asie, les prix sur le marché spot du gaz naturel liquéfié —transporté par bateaux— ont grimpé de 40% en une seule journée, pour atteindre 56$US par million de British thermal unit (mmBtu), le 6 octobre.

À titre de comparaison, le prix du Henry Hub (le principal étalon de mesure gazier en Amérique du Nord, situé en Louisiane) s’établissait à 5,87$US mmBtu à la même date.

Cela dit, sa valeur a quand même doublé depuis quatre mois, selon une analyse du S&P Global Market Intelligence.

Le Québec n’est pas en reste.

Depuis janvier, le prix de la fourniture de gaz naturel a augmenté de 49% pour s’établir à 3,64$ le gigajoule en août, selon les données d’Énergir.

Pourquoi les prix augmentent-ils à ce point dans le monde, et pourquoi les écarts sont-ils si différents d’un continent à l’autre?

Fondamentalement, les prix explosent parce que l’offre peine à répondre à la demande, particulièrement en Europe, où un important bassin gazier aux Pays-Bas est en déclin, explique Steeves Demers.

La peur de manquer de gaz naturel —alors que les inventaires sont relativement bas— est à ce point criante que les gros consommateurs s’arrachent les cargos de GNL à fort prix.

Certains navires changent même de destination en mer afin d’approvisionner d’autres pays en priorité, rapporte le Wall Street Journal.

Par exemple, récemment, un navire affrété par Royal Dutch Shell pour livrer du GNL en Asie a reçu l’ordre d’opérer un demi-tour en chemin (alors qu’il s’engageait dans le détroit de Gibraltar), et ce, afin d’acheminer finalement sa précieuse cargaison dans des ports d’Europe de l’Ouest.

 

Contrairement au gaz naturel, le pétrole est un marché mondial intégré, mais avec des prix régionaux qui diffèrent un peu, comme entre le West Texas Intermediate (aux États-Unis) et le Brent de la mer du Nord (en Europe). (Photo: Getty Images)

Les prix demeurent bas en Amérique du Nord

La raison pour laquelle les prix du gaz naturel en Amérique du Nord échappent à cette envolée observée en Europe et en Asie tient à deux facteurs structuraux.

D’une part, les États-Unis et le Canada sont des pays producteurs et exportateurs de gaz naturel. Nos voisins américains exportent environ 12% de leur production en Europe et en Asie, selon Steeves Demers.

D’autre part, le marché gazier n’est pas un marché mondial intégré comme celui du pétrole, même si ce dernier à des prix variant d’un continent à l’autre —le West Texas Intermediate n’a pas la même valeur que le Brent de la mer du Nord, par exemple.

Aussi, une perturbation de l’offre en Europe n’a pas d’impact direct sur les prix nord-américains.

En revanche, il y a un impact indirect, fait remarquer Steeves Demers.

Comme la production de gaz naturel en Amérique du Nord stagne actuellement et que la demande pour du GNL nord-américain augmente en Europe et en Asie, cela tire nécessairement un peu vers le haut les cours du Henry Hub en Louisiane.

 

Des prix différents entre l'Ontario et la Louisiane

Cela dit, il y a plusieurs bassins gaziers en Amérique du Nord, et donc plusieurs prix régionaux, même si les écarts sont relativement minces.

Par exemple, depuis un an et demi environ, les prix du Dawn Hub, en Ontario (où Énergir s’approvisionne en gaz naturel), sont légèrement inférieurs à ceux du Henry Hub.

Le Dawn Hub est bien connecté à l’immense bassin Apalachian (gazier et pétrolier), dont le gaz qui y est puisé est moins susceptible d’être transformé en GNL puis exporter en Europe et en Asie.

On le voit bien, le Québec n’est pas à l’abri d’une hausse des prix du gaz naturel, ni comme le reste de l’Amérique du Nord.

En revanche, les entreprises québécoises qui consomment cette source d’énergie sont beaucoup moins à risque de pâtir de hausses de prix spectaculaires comme plusieurs entreprises en Europe.

Le 17 septembre, le fabricant norvégien de produits chimiques Yara International a indiqué qu’il réduisait sa production d’ammoniaque de 40%, car certaines de ses activités ne sont plus rentables en raison des cours élevés du gaz naturel.

Ça met les choses en perspective.

Comme quoi, quand on se regarde on se désole, quand on se compare on se console.

 

 

À propos de ce blogue

Dans son analyse bimensuelle Zoom sur le Québec, François Normand traite des enjeux auxquels font face les entrepreneurs aux quatre coins du Québec, et ce, de la productivité à la pénurie de la main-d’œuvre en passant par la 4e révolution industrielle et les politiques de développement économique. Journaliste à Les Affaires depuis 2000 (il était au Devoir auparavant), François est spécialisé en ressources naturelles, en énergie, en commerce international et dans le manufacturier 4.0. François est historien de formation, en plus de détenir un certificat en journalisme de l’Université Laval. Il a réussi le Cours sur le commerce des valeurs mobilières au Canada (CCVM) de l’Institut canadien des valeurs mobilières et il a fait des études de 2e cycle en gestion des risques financiers à l’Université de Sherbrooke durant 15 mois. Actuellement, il fait un MBA à temps partiel à l'Université de Sherbrooke. François connaît bien le Québec. Il a grandi en Gaspésie. Il a étudié pendant 9 ans à Québec (incluant une incursion d’un an à Trois-Rivières). Il a été journaliste à Granby durant trois mois au quotidien à La Voix de l’Est. Il a vécu 5 ans sur le Plateau Mont-Royal. Et, depuis 2002, il habite sur la Rive-Sud de Montréal.

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