Le Canada est encore loin d'avoir une vraie stratégie industrielle

Publié le 22/01/2022 à 09:00

Le Canada est encore loin d'avoir une vraie stratégie industrielle

Publié le 22/01/2022 à 09:00

Monique Leroux, l’ancienne patronne du Mouvement Desjardins et aujourd’hui conseillère stratégique chez Fiera Capital, a présidé le Conseil sur la stratégie industrielle, qui a présenté un important rapport au gouvernement Trudeau en décembre 2020. (Photo: courtoisie)

ANALYSE ÉCONOMIQUE. Malgré des progrès notoires et des projets sur la table, le Canada est encore loin d’avoir une stratégie industrielle avec une vision et cohérence à long terme, comme l’ont déjà fait par exemple des pays comme l’Allemagne et la Chine.

«On a des morceaux, mais on ne peut pas dire qu’un plan d’ensemble a été mis de l’avant», affirme en entrevue à Les Affaires Monique Leroux, l’ancienne patronne du Mouvement Desjardins et aujourd’hui conseillère stratégique chez Fiera Capital.

En mai 2020, au début de la pandémie, le gouvernement de Justin Trudeau a créé le Conseil sur la stratégie industrielle, présidé par Monique Leroux. Le mandat de l’organisme était «d’appuyer les Canadiens et de soutenir les emplois», en plus de proposer une vision stratégique pour aider Ottawa à relancer l’économie.

En décembre 2020, le Conseil sur la stratégie industrielle a présenté un rapport de 142 pages au fédéral, et ce, après avoir consulté plus de 1000 entreprises, associations, représentants des milieux d’enseignement supérieur, organismes communautaires, communautés autochtones et groupes de jeunes.

Un constat fort a émergé: pour relancer son économie et atteindre son plein potentiel de croissance, le Canada doit se doter d’une vraie stratégie industrielle qui repose sur quatre piliers.

  1. Devenir une économie numérique axée sur les données.

  2. Être le chef de fil mondial sur le plan ESG dans les domaines des ressources, des énergies renouvelables et des technologies propres.

  3. Bâtir un secteur manufacturier innovant et à haute valeur ajoutée pour lequel nous pouvons être un chef de file mondial.

  4. Tirer parti de notre avantage en agroalimentaire pour nourrir la planète.

 

Le rapport du Conseil sur la stratégie industrielle comprend des recommandations de relance économique à court terme et à moyen terme, précise Monique Leroux.

Ottawa s’est inspiré de plusieurs recommandations à court terme, comme celle de maintenir en place longtemps les mesures d’aide financière aux travailleurs et aux entreprises, et de ne pas hésiter à les réactiver au besoin.

À moyen terme, le gouvernement Trudeau a aussi proposé de l’aide à l’innovation et a favorisé l’investissement en capital de production, des mesures issues du rapport et qui se sont retrouvées dans le budget fédéral.

Aux yeux de Monique Leroux, c’est toutefois au niveau de la vision à long terme qu’il y a encore beaucoup de travail à faire, citant les avancés d’autres puissances à ce sujet.

 

Les stratégies chinoise, allemande et américaine

En 2015, le gouvernement chinois a lancé la stratégie industrielle Made in China 2025, qui vise à faire de la Chine LA puissance manufacturière en matière de qualité dans le monde devant les États-Unis, l’Allemagne et le Japon.

En 2019, l’Allemagne s’est dotée d’une ambitieuse politique industrielle, Made in Germany: Industrial Strategy 2030, afin de protéger ses fleurons nationaux et stimuler l’innovation.

 

La stratégie allemande vise à défendre des secteurs clés tout en s’assurant que l’Allemagne demeure un leader industriel. (Photo: 123RF)

En 2021, l’administration Biden a proposé le plan de relance Build Back Better (BBB) pour relancer l’économie américaine, réduire la pauvreté et accélérer la transition énergétique –il est toutefois actuellement en difficulté devant le Congrès.

Certes, le gouvernement Trudeau a annoncé plusieurs initiatives intéressantes depuis un an, à commencer par ses efforts pour reconstruire la capacité vaccinale du Canada, et faire à terme du Canada un leader dans la biofabrication dans le monde.

Des initiatives qui s’inscrivent dans le troisième pilier du rapport du Conseil, soit de Bâtir un secteur manufacturier innovant et à haute valeur ajoutée.

Tout comme la volonté d’Ottawa de doter le Canada d’une R-D plus «audacieuse», en s’inspirant de la Defense Advanded Research Projects Agency (DARPA), une agence américaine qui est notamment à l’origine d’Internet, comme l’expliquait récemment à Les Affaires le ministre de l’Innovation, des Sciences et de l’Industrie, François-Philippe Champagne.

«C’est l’embryon d’une stratégie industrielle plus cohérente», affirme Monique Leroux, qui salue ce projet du ministre Champagne de créer une nouvelle agence en R-D.

Malgré tout, il manque quelque chose pour que le Canada ait une stratégie industrielle à long terme et cohérente.

Quoi de mieux qu’une métaphore culinaire pour illustrer ce qui manque du côté du gouvernement canadien, en donnant l’exemple de la conception d’un gâteau – c’est ma métaphore, mais Monique Leroux la trouve intéressante.

 

Nous avons les ingrédients, mais on ne cuisine pas

Bref, c’est comme si Ottawa dispose de tous les ingrédients pour cuisiner un gâteau succulent (les quatre piliers proposés dans le rapport du Conseil sur la stratégie industrielle), mais qu’il ne met pas vraiment la main à la pâte.

«Je pense qu’il faut simplement se dire: je fais ce gâteau, je fais le choix de la saveur, au chocolat ou à la vanille, et on le met au four, en allant chercher tous les gens qu’on a besoin pour le préparer», insiste Monique Leroux.

À ses yeux, c’est avant tout un enjeu de volonté politique et de niveau d’ambition qui doit être relevé si le Canada veut se doter d’une vraie stratégie industrielle.

Selon elle, la difficulté du pays d’y arriver peut également tenir au fait qu’il y a encore beaucoup de réticence dans certains milieux à l’implication des gouvernements dans le développement économique.

On craint que l’État décide des gagnants et des perdants de demain dans l'économie.

Monique Leroux affirme qu’il ne s’agit pas de faire ce choix, mais plutôt d’élargir nos horizons économiques et voir de 15 à 30 ans devant nous.

«Avec une stratégie industrielle, on ne choisit pas de gagnants et de perdants. On fait une analyse économique de ce qu’on voit comme étant nos forces intrinsèques, et on capitalise pour bâtir un écosystème robuste», dit-elle.

Un écosystème robuste pour assurer la croissance économique du Canada, tout en essayant de protéger l’environnement.

Mais aussi afin d’avoir une économie plus résiliente en prévision des prochains chocs économique, sanitaire, climatique, voire géopolitique.

À propos de ce blogue

Dans son analyse bimensuelle Zoom sur le Québec, François Normand traite des enjeux auxquels font face les entrepreneurs aux quatre coins du Québec, et ce, de la productivité à la pénurie de la main-d’œuvre en passant par la 4e révolution industrielle et les politiques de développement économique. Journaliste à Les Affaires depuis 2000 (il était au Devoir auparavant), François est spécialisé en ressources naturelles, en énergie, en commerce international et dans le manufacturier 4.0. François est historien de formation, en plus de détenir un certificat en journalisme de l’Université Laval. Il a réussi le Cours sur le commerce des valeurs mobilières au Canada (CCVM) de l’Institut canadien des valeurs mobilières et il a fait des études de 2e cycle en gestion des risques financiers à l’Université de Sherbrooke durant 15 mois. Actuellement, il fait un MBA à temps partiel à l'Université de Sherbrooke. François connaît bien le Québec. Il a grandi en Gaspésie. Il a étudié pendant 9 ans à Québec (incluant une incursion d’un an à Trois-Rivières). Il a été journaliste à Granby durant trois mois au quotidien à La Voix de l’Est. Il a vécu 5 ans sur le Plateau Mont-Royal. Et, depuis 2002, il habite sur la Rive-Sud de Montréal.

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