Les élus que l'on mérite

Publié le 08/10/2021 à 13:21

Les élus que l'on mérite

Publié le 08/10/2021 à 13:21

Pourquoi ne pas simplement rémunérer les élus locaux proportionnellement à la population qu’ils desservent, tout en instaurant un salaire minimal de base pour assurer une certaine équité pour les plus petites communautés, par exemple? (Photo: La Presse canadienne)

Nos élus municipaux sont-ils trop payés?

C’est la question que plusieurs semblent se poser à la suite de la récente publication d’un article du Journal de Montréal concernant le salaire des maires des plus grandes villes du Québec.

À Laval, l’un des principaux candidats à la mairie, Stéphane Boyer, s’est même engagé cette semaine à réduire son salaire de 30 000 $ par année s’il est élu le 7 novembre prochain.

Or, si l’on souhaite attirer des gestionnaires compétents à la tête des municipalités québécoises, cela ne passe-t-il pas d’abord par une rémunération compétitive, à la hauteur du travail qui est exigé par de telles fonctions?

 

Disparités public-privé

Lorsqu’il est question de recruter des candidats de qualité, il faut inévitablement prendre en compte les salaires offerts dans d’autres secteurs, tant publics que privés.

Prenons l’exemple de la mairesse de Montréal, Valérie Plante, qui gagne un peu moins de 200 000 $ par année pour gérer un budget de plus de 6 milliards de dollars et près de 30 000 employés municipaux.

Un véritable mastodonte bureaucratique.

En comparaison, dans le secteur privé, le PDG de Bombardier, Éric Martel, empochera près de 7 millions de dollars cette année à la tête d’une entreprise qui compte, au total, moitié moins d’employés que la Ville de Montréal.

Même dans la haute fonction publique, l’écart demeure non négligeable.

L’actuelle PDG d’Hydro-Québec, Sophie Brochu, bénéficie d’une rémunération trois fois supérieure à celle de Valérie Plante. En termes d’employés, le poids administratif de la société d’État est pourtant 30% moins élevé que celui de la métropole.

Certes, ces hauts dirigeants n’œuvrent pas dans le même domaine, mais il faut néanmoins reconnaître que les disparités sont énormes entre le privé et le public et, dans une moindre mesure, au sein même du secteur public.

C’est là un frein considérable lorsque vient le temps de convaincre des gestionnaires qualifiés de quitter le confort de leur emploi stable et bien rémunéré pour plonger dans l’aventure politique, sans aucune sécurité d’emploi et avec un salaire substantiellement amoindri pour une charge de travail souvent plus élevée, entre autres désavantages.

C’est bien beau miser sur la vocation de certains, mais il faut aussi savoir reconnaître, en tant que société, la véritable valeur du travail incroyable réalisé par nos élus municipaux au quotidien.

 

Des balises nécessaires

Si le salaire de nos élus est, de manière générale, hautement justifié sinon pas assez élevé en fonction des attentes et de la pression qui leur sont imposées, ce n’est pas le cas dans toutes les villes de la province.

Comme dans toutes choses, des aberrations subsistent.

Ainsi, comment peut-on justifier que le maire de Varennes, avec une population d’à peine 20 000 habitants, gagne plus que Régis Labeaume ou Valérie Plante? À 205 000$ par année, sa rémunération est équivalente à celle du premier ministre François Legault…

Depuis 2018, les élus municipaux québécois sont libres de déterminer eux-mêmes leur propre salaire en cumulant les fonctions et les comités sans aucune limite. À l’évidence, cette situation ouvre la porte à des abus.

L’actuelle mairesse de Longueuil, Sylvie Parent, a ainsi vu son traitement annuel bondir de 100 000 $ par rapport à sa prédécesseure, Caroline St-Hilaire, il y a seulement quatre ans.

À 250 000 $ par an, celle qui dirige la cinquième plus grande ville de la province trône au sommet du palmarès des premiers magistrats les mieux payés au Québec.

À l’inverse, dans de plus petites communautés, un grand nombre de maires et d’élus municipaux empochent à peine quelques milliers de dollars par année pour occuper une fonction souvent exigeante en temps et en énergies, 7 jours sur 7, soirs et fins de semaine inclus.

Rendu là, ça s’apparente drôlement à du bénévolat.

Un meilleur encadrement s’impose donc. Pourquoi ne pas simplement rémunérer les élus locaux proportionnellement à la population qu’ils desservent, tout en instaurant un salaire minimal de base pour assurer une certaine équité pour les plus petites communautés, par exemple?

À ce niveau, l’intervention du gouvernement du Québec sera nécessaire afin de mettre un peu d’ordre dans ce fouillis et rétablir un meilleur équilibre entre les villes, et ce, dans le respect de la capacité de payer des contribuables.

 

Climat toxique

Au-delà de la rémunération, il faut aussi s’attarder à l’environnement et aux conditions de travail que l’on offre à nos élus municipaux.

Au cours des dernières années, le climat politique a considérablement changé. L’émergence des réseaux sociaux a offert à des citoyens en colère une tribune où ils peuvent déverser leur fiel dans l’anonymat le plus complet.

L’intimidation et le harcèlement n’ont certes rien de nouveau en politique, mais les menaces et les insultes se font de plus en plus fréquentes et violentes.

Cette année encore, dans plusieurs municipalités québécoises, des élus ont choisi de ne pas solliciter de nouveau mandat parce que le climat toxique leur faisait craindre le pire pour leur propre sécurité, mais aussi pour celle de leurs proches.

D’autres candidats pressentis ont choisi de passer leur tour pour les mêmes raisons.

Quand vous vous donnez corps et âme pour votre communauté, que vous ne comptez pas vos heures et que vous répondez présent pendant quatre ans pour vos concitoyens, avec la ferme conviction de le faire pour les bonnes raisons, se faire cracher constamment au visage par une poignée de « trolls » tenaces peut, à la longue, venir à bout de votre motivation et de votre désir d’implication.

Ça ne peut plus durer.

Nous n’avons pas les moyens de nous priver de ces citoyens engagés qui souhaitent contribuer activement à faire de leur municipalité un endroit où il fait bon vivre, au bénéfice de tous.

Comme le veut le dicton : on a les élus qu’on mérite.

Peut-être aurions-nous collectivement intérêt à mettre en place les conditions gagnantes pour nous assurer d’avoir les meilleurs aux commandes.

Après tout, il en va quand même de la destinée de nos villes et villages.

 

À propos de ce blogue

Cumulant plus de 15 années d'expérience dans les domaines des médias, des relations publiques et de la politique fédérale, provinciale et municipale, Raphaël Melançon est consultant en affaires publiques et président-fondateur de Trafalgar Stratégies. Diplômé de l’Université de Montréal en communication et science politique et titulaire d’un MBA de HEC Montréal, il analyse à travers ce blogue les décisions politiques qui ont des impacts sur le monde des affaires québécois et canadien.

Raphaël Melançon

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