La route des échanges

Publié le 16/05/2022 à 15:40

La route des échanges

Publié le 16/05/2022 à 15:40

La traite de la fourrure a longtemps été centrale dans les échanges entre Autochtones et colons européens. (Photo : Tim Umphreys pour Unsplash.com)

BLOGUE INVITÉ. Je vous entends vous questionner et vous dire : «mais qu’est-ce que la route des échanges?» Faisons un peu d’histoire pour mieux comprendre. Selon les chercheurs et les archéologues qui étudient les peuples autochtones depuis des décennies, tous semblent assez d’accord pour affirmer que bien avant la période de contact avec les Européens, il y avait des échanges commerciaux entre les différents peuples autochtones au Canada. Certains auteurs font même référence à des centres commerciaux florissants en faisant référence aux échanges commerciaux autochtones. Même s’il est difficile d’établir la démographie avant la période de contact, nous savons que la population autochtone se comptait par millions d’habitants sur le territoire qui deviendra le Canada. 

Eh bien oui, nos ancêtres autochtones commerçaient et faisaient du troc. Le commerce pour les peuples autochtones n’est pas une notion nouvelle, contrairement à ce que plusieurs peuvent croire. Que ce soit pour assurer leur subsistance ou pour bénéficier des produits fabriqués par d’autres nations autochtones, de grands rassemblements commerciaux s’organisaient au moins une fois par an. Cela peut sembler difficile à croire aujourd’hui, mais il n’en demeure pas moins que les différents peuples autochtones de l’époque étaient les précurseurs des routes commerciales contemporaines en Amérique du Nord.  

Lorsque les colons ont débarqué en Amérique, ils pensaient y découvrir le Nouveau Monde, soit une terre inhabitée à laquelle on se réfère avec le concept de terra nullius. En fait, cette terre était habitée par différents peuples autochtones. Des premiers explorateurs vikings, vers l’an 1000, jusqu’en 1739 avec La Vérendrye et l’exploration de l’ouest du Canada, tous ont le même intérêt, soit, le commerce des ressources de l’île de la tortue, cette terre immense qu’est l’Amérique du Nord. De l’Atlantique au Pacifique, de la côte ouest à la côte sud, à travers les montagnes ou les rivières, aucune frontière n’existait pour la route des échanges commerciaux entre les différents peuples autochtones.

Lorsque la Compagnie de la Baie d’Hudson (HBC) débute la traite des fourrures dans ce qu’ils ont nommé la terre de Rupert (avant la création du Canada actuel), c’est grâce aux alliances avec plusieurs différentes nations autochtones qu’ils font des échanges. Les Autochtones échangeaient des fourrures de castor contre différents biens. Par la suite, les colons ont suivi les sentiers qui reliaient des villages autochtones déjà existants pour en faire leurs propres routes commerciales. On y retrouvait les postes de traites des fourrures au Canada et en Amérique du Nord seulement aux endroits où il y avait des Autochtones ouverts aux échanges commerciaux. La Baie d’Hudson a bâti son empire sur le commerce qu’elle avait établi avec les peuples autochtones. Il est bien qu’aujourd’hui, cette reconnaissance existe et que HBC redonne à Winnipeg l’un de ses plus vieux édifices aux Premières Nations Anishinaabe et Dakota du Manitoba.

Allier ses forces afin de se tailler une place

Le rôle joué par les peuples autochtones dans la sphère des échanges commerciaux a beaucoup évolué.  Cela étant dit, que ce soit dans la traite des fourrures, la vente et l’approvisionnement en biens d’alimentation ou encore dans le manufacturier, ces relations d’échange ont historiquement pris une forme bilatérale : un échange entre une nation autochtone et un client ou fournisseur allochtone. 

Dans ce contexte, les acteurs économiques autochtones ont réussi à tirer leur épingle du jeu en misant sur leur expertise et agilité dans différentes niches, et ce malgré la taille souvent limitée de leurs opérations. La taille, toutefois, comporte des avantages dans le contexte des échanges commerciaux : capacité de répondre aux besoins de potentiels gros clients, pouvoir de négociation accru, économies d’échelle, etc. Reconnaissant ces défis, les Premières Nations misent de plus en plus sur la formation d’alliances afin d’être plus présentes sur divers marchés. Un excellent exemple est celui de l’achat en 2020 de Clearwater Seafoods, la plus grande entreprise de produits de la mer du Canada Atlantique, par un regroupement de sept Nations Mi’gmaq en partenariat avec Premium Holdings. Un autre est le projet Apuiat, un parc éolien de 200 mégawatts dont la construction doit débuter cette année. Né d’une collaboration de plusieurs communautés innues et de l’entreprise Boralex, le projet est une des multiples nouvelles opportunités d’échange avec Hydro-Québec, avec des retombées économiques pour les communautés innues et la société civile québécoise.

Ces initiatives, bâties autour d’une vision commune et nourries d’un esprit de collaboration, permettront non seulement aux acteurs économiques autochtones d’augmenter leur présence commerciale dans diverses industries, mais aussi d’en faire profiter leurs populations de même que les populations allochtones des retombées de nouvelles occasions d’échange, par exemple à travers la création d’emplois locaux. Il y a aussi lieu d’espérer que les nouvelles opportunités d’échange qui naîtront de ces projets se révéleront être vectrices d’interdépendance féconde et respectueuse, tout en favorisant des contacts inter-Nations harmonieux et porteurs d’avenir.

- Avec la collaboration de Nicolas Vincent, professeur titulaire à HEC Montréal

N.B. Comme ce blogue se nomme Perspectives Autochtones, il est important de comprendre à quoi réfère le terme Autochtone. Au Canada, les peuples autochtones comprennent trois peuples distincts soit les Premières Nations, les Inuit et les Métis. Il est aussi important de préciser que le peuple métis descend de Louis Riel. À ne pas confondre avec le terme métis qui réfère au métissage entre deux peuples.

À propos de ce blogue

Manon Jeannotte est directrice de l’École des dirigeants des Premières Nations, propulsée par l’École des dirigeants HEC Montréal, dont elle est également co-initiatrice. Elle possède plus de 20 ans d’expérience professionnelle auprès des Premières Nations, tant sur les plans de la politique, de la gouvernance et de la défense des droits de ses pairs. Administratrice de sociétés certifiée et titulaire d’un EMBA, elle a été élue pendant 12 ans à titre de conseillère puis de cheffe au sein de sa communauté (la Nation Micmac de Gespeg). Elle a reçu la première bourse pour gestionnaire d’origine autochtone de l’EMBA McGill – HEC Montréal, une bourse du Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme et une distinction pour sa contribution à la commémoration de l’histoire des Premières Nations et des Inuit au Québec.

Manon Jeannotte

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