Une nouvelle guerre froide en Europe de l’Est


Édition du 15 Décembre 2021

Une nouvelle guerre froide en Europe de l’Est


Édition du 15 Décembre 2021

Kiev, capitale de l'Ukraine. (Photo: 123RF)

ZOOM SUR LE MONDE. Une «nouvelle guerre froide» s’installe en Europe de l’Est entre la Russie et l’Occident, autour de l’avenir de l’Ukraine. Les entreprises canadiennes actives dans la région devront adapter leur gestion des risques, car cette situation pourrait durer très longtemps.

Ces derniers mois, l’armée russe a rassemblé plus de 100 000 soldats au nord-est de l’Ukraine, une ancienne république de l’ex-Union des républiques socialistes soviétiques (URSS). Ces tensions surviennent alors qu’une guerre civile dans l’est du pays — opposant Kiev à des séparatistes prorusses — a déjà fait 13 000 morts depuis 2014.

Cette année-là, la Russie a annexé la Crimée, une région cédée par l’Union soviétique à l’Ukraine en 1954.

C’est pourquoi l’Ukraine et les États-Unis craignent que les Russes attaquent le pays, sans doute à l’hiver 2022. De son côté, Moscou affirme que ce n’est pas son intention, et qu’il réagit aux provocations occidentales.

Le président russe Vladimir Poutine accuse l’Occident d’attiser les tensions avec des exercices militaires en mer Noire et la livraison d’armes modernes à l’armée ukrainienne, rapporte le quotidien français Le Figaro. Une invasion de l’Ukraine provoquerait une crise majeure en Europe et un risque d’escalade militaire avec les États-Unis. Les conséquences économiques seraient également importantes. Le prix du gaz naturel en Europe exploserait, et la Russie pourrait limiter ses exportations gazières sur le marché européen.

Le 7 décembre, le président américain Joe Biden et son homologue russe Vladimir Poutine ont eu une rencontre virtuelle pour tenter de faire baisse la tension. Si la rencontre a été cordiale, elle n’a toutefois pas changé la donne sur le terrain.

 

Les vraies origines de cette crise

Il faut remonter aux tournants des années 1990, lors de la chute du communisme, puis de la réunification allemande, pour comprendre ce qui se passe en Europe de l’Est. John J. Mearsheimer, spécialiste en relations internationales à l’Université de Chicago, a mieux que quiconque établi les causes de cette crise, dans un article publié en 2014 dans Foreign Affairs «Why the Ukraine Crisis Is the West’s Fault». À la fin de la guerre froide (1945-1989), les leaders russes préféraient que les troupes américaines demeurent en Europe et que l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) soit maintenue. Cela garantissant que l’Allemagne réunifiée demeure pacifique.

En même temps, les dirigeants russes ne voulaient pas que l’OTAN prenne de l’expansion. Or, les Occidentaux ne les ont pas écoutés.

La première phase a commencé en 1999, avec l’intégration de la République tchèque, de la Hongrie et de la Pologne. La deuxième a eu lieu en 2004, en intégrant la Bulgarie, la Roumanie et la Slovaquie, de même que les trois pays baltes (Estonie, Lettonie et Lituanie). Or, ces trois États sont des anciennes républiques de l’Union soviétique.

Si Moscou grinçait des dents à chaque expansion, c’est toutefois l’intérêt porté par l’OTAN en 2008 pour deux autres anciennes républiques, la Géorgie et l’Ukraine, qui a convaincu la Russie de contre-attaquer, affirme John J. Mearsheimer. L’armée russe est intervenue en Ossétie du Sud, une région de la Géorgie, afin d’appuyer un mouvement sécessionniste — et affaiblir du coup l’État géorgien et rendre impossible son accession à l’OTAN.

En revanche, c’est en 2014 que la crise avec l’Ukraine a vraiment éclaté, à la suite du renversement du président ukrainien Viktor Ianoukovitch (et son régime prorusse). Moscou a soupçonné l’Occident d’avoir comploté pour installer un régime «ami»en Ukraine afin d’attirer le pays dans son aire d’influence.

En réaction, la Russie a annexé la Crimée, en plus d’appuyer les séparatistes prorusses dans le Donbass, dans l’est de l’Ukraine. L’objectif était le même qu’en Géorgie: affaiblir et déstabiliser le pays afin de l’empêcher de se joindre à l’OTAN.

 

Des évolutions possibles

Dans un monde idéal, l’Ukraine et les Ukrainiens devraient pouvoir adhérer ou non à l’alliance atlantique, voire un jour à l’Union européenne, sans aucune interférence extérieure.

Or, les relations internationales ne reposent pas sur l’idéalisme, mais sur le réalisme politique. Cette théorie s’appuie sur la poursuite et la défense des intérêts nationaux des États.

Dans ce contexte, trois évolutions à la crise en Ukraine sont essentiellement possibles.

Premier scénario (probable) — le «statu quo» est maintenu. Même si l’Ukraine souhaite se joindre à l’OTAN, cela sera impossible en raison de l’interférence de Moscou, qui refusera toujours que le pays soit absorbé dans l’aire d’influence occidentale. Les relations demeureront tendues entre les deux pays dans un avenir prévisible.

Deuxième scénario (possible) — la «finlandisation» de l’Ukraine. Cela fait référence au statut de neutralité adopté par la Finlande durant la guerre froide. Voisin de l’URSS, ce petit pays n’a choisi aucun bloc (capitaliste et communiste), et il n’était pas membre de l’OTAN. Aussi, l’Ukraine serait neutre, c’est-à-dire ancrée ni à l’Ouest ni à l’Est.

Troisième scénario (peu probable) — la Russie intervient en Ukraine. Moscou tablerait sur une intervention rapide afin mettre la main sur l’est du pays et de tenter d’installer un régime prorusse à Kiev. En revanche, l’armée russe ferait face à une résistance, sans parler de l’appui des Occidentaux aux Ukrainiens et de sévères sanctions économiques.

Bien malin qui peut prédire ce qui se passera. Chose certaine, l’Europe orientale demeurera une zone instable dans les prochaines années, voire décennies, et ce, même si les principales parties impliquées optaient pour la «finlandisation» de l’Ukraine.

En effet, élaborer ce statut nécessiterait de longues négociations.

À propos de ce blogue

Dans son analyse Zoom sur le monde, François Normand traite des enjeux géopolitiques qui sont trop souvent sous-estimés par les investisseurs et les exportateurs. Journaliste au journal Les Affaires depuis 2000 (il était au Devoir auparavant), François est spécialisé en commerce international, en entrepreneuriat, en énergie & ressources naturelles, de même qu'en analyse géopolitique. François est historien de formation, en plus de détenir un certificat en journalisme de l’Université Laval. Il a réussi le Cours sur le commerce des valeurs mobilières au Canada (CCVM) de l’Institut canadien des valeurs mobilières et il a fait des études de 2e cycle en gestion des risques financiers à l’Université de Sherbrooke durant 15 mois. Actuellement, il est inscrit au MBA à temps partiel à l'Université de Sherbrooke. Depuis une vingtaine d’années, François a réalisé plusieurs stages de formation à l’étranger: à l’École supérieure de journalisme de Lille, en France (1996); auprès des institutions de l'Union européenne, à Bruxelles (2002); auprès des institutions de Hong Kong (2008); participation à l'International Visitor Leadership Program du State Department, aux États-Unis (2009). En 2007, il a remporté le 2e prix d'excellence Caisse de dépôt et placement du Québec - Merrill Lynch en journalisme économique et financier pour sa série « Exporter aux États-Unis ». En 2020, il a été finaliste au prix Judith-Jasmin (catégorie opinion) pour son analyse « Voulons-nous vraiment vivre dans ce monde? ».

François Normand