Une nouvelle gauche latino-américaine domine


Édition du 23 Novembre 2022

Une nouvelle gauche latino-américaine domine


Édition du 23 Novembre 2022

De jeunes partisanes de Luiz Inácio Lula da Silva et de son parti, le Parti des travailleurs, lors d'un rassemblement à Rio de Janeiro en juillet dernier. (Photo: 123RF)

ZOOM SUR LE MONDE. Sans tambour ni trompette, la gauche a pris le pouvoir dans les principales économies de l’Amérique latine depuis 2018, incluant la victoire de Luiz Inácio Lula da Silva au Brésil, fin octobre. Signe que les temps changent, c’est essentiellement business as usual pour les entreprises canadiennes, sans montée notable du protectionnisme, hormis au Mexique.

En avril, le gouvernement mexicain a nationalisé les ressources du lithium du pays. Et, en août, il a créé une société d’État (Litio para Mexico) pour extraire ce minerai stratégique dans la transition énergétique, notamment pour fabriquer des batteries destinées aux véhicules électriques.

Cette nationalisation est toutefois l’exception qui confirme la règle, et ce, dans la foulée des élections successives de présidents de gauche depuis quatre ans en Amérique latine. Outre Andrés Manuel López Obrador au Mexique en juillet 2018, mentionnons entre autres Alberto Fernández en Argentine (octobre 2019), Pedro Castillo au Pérou (juillet 2020), Gabriel Boric au Chili (décembre 2021) et Gustavo Petro en Colombie (juin 2022). Ce dernier — un ex-guérillero et ancien maire de la capitale, Bogotá — est d’ailleurs le premier président de gauche de l’histoire du pays! Sa priorité: combattre les inégalités, notamment en rendant gratuites les études universitaires et en réformant les retraites.

Par ailleurs, la proposition de Petro de bannir tout nouveau projet pétrolier pour des raisons environnementales a inquiété des investisseurs, rapporte l’agence Reuters. En revanche, le président a promis de respecter les contrats actuels.

Nous sommes donc bien loin des nationalisations et des mesures protectionnisme à grande échelle qui ont souvent caractérisé la vie politique dans plusieurs pays latino-américains dirigés par la gauche ces dernières décennies.

Par exemple, en 2006, le président Evo Morales a nationalisé la production des hydrocarbures en Bolivie. En 2008, la présidente argentine Cristina Fernández de Kirchner, une péroniste de gauche (le péronisme est un mouvement national et populaire), a nationalisé des compagnies aériennes.

 

Une gauche sociétale

Si la gauche revient au pouvoir en Amérique latine (huit présidents ont été élus depuis 2018), elle revient moins révolutionnaire et plus sociétale.

Au Brésil, l’élection de Lula a même relancé l’accord de libre-échange conclu en 2019 entre l’Union européenne et le MERCOSUR, un bloc économique formé du Brésil, de l’Argentine, du Paraguay et de l’Uruguay. Bruxelles avait mis l’accord sur la glace, car l’ancien président brésilien d’extrême droite Jair Bolsonaro ne protégeait pas la forêt amazonienne, une situation qui irritait en particulier la France. Depuis la fin des dictatures et des régimes autoritaires des années 1930-1990 en Amérique latine (à l’exception du régime communiste à Cuba), c’est la deuxième fois qu’on assiste à une alternance progressiste et de gauche à grande échelle sur le continent.

La première vague avait déferlé au début des années 2000.

«Cette nouvelle vague progressiste s’explique par les mouvements sociaux de 2019 et le mécontentement généralisé contre les politiques néolibérales qui ont exclu de larges pans de la population», souligne au quotidien français Le Monde César Rodriguez Garavito, professeur de droit à l’Université de New York. Selon le coauteur de l’ouvrage The New Latin American Left (2005, non traduit), ce mécontentement a été renforcé par la crise sanitaire liée à la pandémie de COVID-19, qui a creusé davantage les inégalités en Amérique latine. Entre 2020 et 2021, la pauvreté extrême dans la région est même passée de 13,1% à 13,8%, soit un premier recul en 27 ans, selon la Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes de l’ONU.

 

Des exportations canadiennes records

Les gouvernements de gauche en Amérique latine sont souvent très critiques à l’égard des États-Unis. Cette critique tient à l’appui de Washington à plusieurs dictateurs de droite, comme Augusto Pinochet, qui a dirigé le Chili d’une main de fer de 1973 à 1990 — il a renversé le président socialiste élu Salvador Allende lors d’un coup d’État.

En revanche, les relations sont plutôt cordiales avec le Canada, qui n’a pas le même «passif»que les Américains en Amérique latine. L’évolution positive du commerce international du Canada avec cette région du monde témoigne de ces bonnes relations diplomatiques.

Ainsi, que ce soit avec les pays d’Amérique centrale (incluant le Mexique) ou ceux d’Amérique du Sud, les expéditions de marchandises des entreprises canadiennes ont atteint des niveaux records en 2021, selon Statistique Canada. On parle d’une valeur de 9 milliards de dollars canadiens (G $) en Amérique centrale et de 6,9 G $en Amérique du Sud. Le Canada a des accords de libre-échange avec les principales économies de l’Amérique latine, dont le Mexique, le Chili, le Pérou et la Colombie, mais également avec de petits pays comme le Panama et une quinzaine d’États des Caraïbes. De plus, Ottawa négocie actuellement pour conclure une entente de libreéchange avec les quatre pays du MERCOSUR — la cinquième économie mondiale.

Comme le Canada, les États-Unis ont aussi des accords de libre-échange avec les principales économies de l’Amérique latine; Washington ne négocie toutefois pas avec le MERCOSUR. Les exportations américaines sont certes à la hausse dans la région. En revanche, le niveau record date de 2013, à 184,4 G$US (248,9 G$), selon le U.S. Census Bureau. En 2021, elles se sont élevées à 174,8 G$US. C’est très difficile d’expliquer ce recul.

Chose certaine, les entreprises canadiennes semblent de leur côté avoir le vent dans les voiles, dans un continent où la donne politique a changé fondamentalement.

Et où une nouvelle gauche est désormais aux commandes.

À propos de ce blogue

Dans son analyse Zoom sur le monde, François Normand traite des enjeux géopolitiques qui sont trop souvent sous-estimés par les investisseurs et les exportateurs. Journaliste au journal Les Affaires depuis 2000 (il était au Devoir auparavant), François est spécialisé en commerce international, en entrepreneuriat, en énergie & ressources naturelles, de même qu'en analyse géopolitique. François est historien de formation, en plus de détenir un certificat en journalisme de l’Université Laval. Il a réussi le Cours sur le commerce des valeurs mobilières au Canada (CCVM) de l’Institut canadien des valeurs mobilières et il a fait des études de 2e cycle en gestion des risques financiers à l’Université de Sherbrooke durant 15 mois. Il détient aussi un MBA de l'Université de Sherbrooke. Depuis 25 ans, François a réalisé plusieurs stages de formation à l’étranger: à l’École supérieure de journalisme de Lille, en France (1996); auprès des institutions de l'Union européenne, à Bruxelles (2002); auprès des institutions de Hong Kong (2008); participation à l'International Visitor Leadership Program du State Department, aux États-Unis (2009). En 2007, il a remporté le 2e prix d'excellence Caisse de dépôt et placement du Québec - Merrill Lynch en journalisme économique et financier pour sa série « Exporter aux États-Unis ». En 2020, il a été finaliste au prix Judith-Jasmin (catégorie opinion) pour son analyse « Voulons-nous vraiment vivre dans ce monde? ».

François Normand