Un nouveau risque d'affaires pour les entreprises en Chine


Édition du 11 Mai 2022

Un nouveau risque d'affaires pour les entreprises en Chine


Édition du 11 Mai 2022

Le président Xi Jinping a consolidé le pouvoir entre ses mains. Il est donc vu comme la personne responsable de ce qui se passe en Chine. (Photo: Getty Images)

Les entreprises canadiennes présentes en Chine ou qui y importent des produits font face à un nouveau risque d’affaires: le confinement à répétition de grandes villes et la perturbation de la production de milliers d’entreprises locales.

Après les grandes villes de Shenzhen et de Shanghai, c’est au tour de la capitale Beijing de devoir se confiner afin de limiter la propagation de la COVID-19, alors que la Chine communiste peine de plus en plus à contrôler la propagation du coronavirus.

« En date du 26 avril, 73 des 100 plus grandes villes du pays ont un confinement total ou partiel, ce qui représente plus de 350 millions d’habitants », souligne Guy Saint-Jacques, ex-ambassadeur canadien en Chine (de 2012 à 2016) et aujourd’hui fellow à l’Institut d’études internationales de Montréal (IEIM-UQAM).

Tout un contraste avec la situation sanitaire en Occident: les confinements ne sont plus une option, et les entreprises et les citoyens ont appris à « vivre avec le virus ».

En Chine, les autorités appliquent plutôt la stratégie « zéro COVID-19 ». Par conséquent, dès qu’un certain nombre cas se multiplient dans une ville, les habitants sont confinés de force, testés pratiquement tous les jours, puis isolés s’ils sont infectés.

Cette stratégie a donné de bons résultats en 2020 et 2021, permettant même aux Chinois de vivre presque normalement, sans masque. En revanche, elle a désormais du plomb dans l’aile avec l’apparition du variant Omicron, qui est beaucoup plus contagieux que la première souche du coronavirus apparue en Chine, à la fin de 2019.

 

Xi Jinping confronté à l’échec de sa stratégie «zéro COVID-19»

Pis encore: les autorités chinoises ne peuvent pas du jour au lendemain adopter la même stratégie qu’en Occident, car les conditions ne le permettent pas, explique l’économiste Carine Milcent, spécialiste du système de santé de la Chine et professeure à PSE — École d’économie de Paris (Paris School of Economics).

Premièrement, le système santé n’est pas capable de gérer la propagation du virus à grande échelle, comme au Canada ou en France. « L’offre hospitalière ne permet pas de prendre en charge l’ensemble des patients », dit-elle, soulignant la « grande disparité » entre la ville et la campagne en ce qui a trait à la qualité des soins.

En 2021, la Chine avait seulement 4,4 lits de soins intensifs par 100 000 habitants, comparativement à environ 11 au Royaume-Uni et en Corée du Sud et à 26 aux États-Unis, selon une analyse de la firme Morgan Stanley citée par le « Wall Street Journal ».

Deuxièmement, les vaccins développés en Chine sont moins efficaces que les vaccins occidentaux, sans parler du fait que les vaccins ARN messager ne sont pas autorisés et reconnus par les autorités chinoises.

Troisièmement, la population du pays n’a pas développé une immunité collective comme en Occident, car les citoyens ne sont pas suffisamment adéquatement vaccinés (au moins deux doses), notamment les personnes âgées.

En date du 17 mars, un peu plus de 40 % des gens de 80 ans et plus n’étaient pas du tout vaccinés, rapporte le magazine « The Economist », citant les données de la National Health Commission of China.

C’est pourquoi Carine Milcent estime « probable » que les autorités chinoises doivent encore confiner des villes dans un avenir prévisible. En fait, selon elle, cela dépendra des futurs variants et de l’efficacité des médicaments pour soigner la COVID-19.

 

La croissance économique commence à ralentir

Guy Saint-Jacques, lui, estime qu’on se dirige vers des confinements à répétition, et ce, pour des raisons sanitaires, mais aussi « éminemment politiques ».

Le président Xi Jinping a consolidé le pouvoir entre ses mains. Il est donc vu comme la personne responsable de ce qui se passe en Chine.

Aussi, il peut difficilement admettre l’échec de sa stratégie « zéro COVID-19 », alors la croissance économique commence à battre de l’aile — la légitimité du parti communiste chinois repose sur sa capacité à faire prospérer le pays.

Au premier trimestre de 2022, le PIB chinois a progressé de 4,8 %, selon le National Bureau of Statistics. C’est presque 1 point inférieur à la cible annuelle de 5,5 % fixée en mars par le premier ministre Li Keqiang pour l’ensemble de l’année 2022.

En fait, Xi Jinping devra choisir un moindre mal, affirme Guy Saint-Jacques.

Soit il adoucit sa stratégie sanitaire, mais risque ainsi une explosion des hospitalisations et de l’affaiblissement de son pouvoir politique, soit il garde le cap, mais au prix d’une détérioration de l’économie et des chaînes d’approvisionnement.

Chose certaine, le marché chinois deviendra plus risqué pour les entreprises actives dans ce pays.

Malgré tout, l’entrepreneur québécois Carl Breau, fondateur de Saimen, une PME établie à Shanghai active dans la fabrication et le divertissement, estime qu’il faut surtout éviter de prendre des décisions précipitées.

« Si j’ai tiré une seule leçon des deux dernières années de pandémie, c’est que mes meilleures décisions n’ont pas été les grands pivots stratégiques, mais plutôt les actions conservatrices, comme celles de se concentrer sur ce qu’on fait de mieux et de s’assurer de bien servir ses clients en les contactant fréquemment afin de s’adapter rapidement à leurs besoins », dit-il.

En même temps, Carl Breau souligne que les entreprises actives en Chine doivent continuer à numériser leurs services et leurs processus, tout en augmentant l’efficacité de la gestion des employés à distance. « Cela rend plus robuste lors de perturbations de ce type. »

Des perturbations qui seront désormais le pain et le beurre des entreprises qui brassent des affaires en Chine tant que le virus sera parmi nous.

 

 


À propos de ce blogue

Dans son analyse Zoom sur le monde, François Normand traite des enjeux géopolitiques qui sont trop souvent sous-estimés par les investisseurs et les exportateurs. Journaliste au journal Les Affaires depuis 2000 (il était au Devoir auparavant), François est spécialisé en commerce international, en entrepreneuriat, en énergie & ressources naturelles, de même qu'en analyse géopolitique. François est historien de formation, en plus de détenir un certificat en journalisme de l’Université Laval. Il a réussi le Cours sur le commerce des valeurs mobilières au Canada (CCVM) de l’Institut canadien des valeurs mobilières et il a fait des études de 2e cycle en gestion des risques financiers à l’Université de Sherbrooke durant 15 mois. Actuellement, il est inscrit au MBA à temps partiel à l'Université de Sherbrooke. Depuis une vingtaine d’années, François a réalisé plusieurs stages de formation à l’étranger: à l’École supérieure de journalisme de Lille, en France (1996); auprès des institutions de l'Union européenne, à Bruxelles (2002); auprès des institutions de Hong Kong (2008); participation à l'International Visitor Leadership Program du State Department, aux États-Unis (2009). En 2007, il a remporté le 2e prix d'excellence Caisse de dépôt et placement du Québec - Merrill Lynch en journalisme économique et financier pour sa série « Exporter aux États-Unis ». En 2020, il a été finaliste au prix Judith-Jasmin (catégorie opinion) pour son analyse « Voulons-nous vraiment vivre dans ce monde? ».

François Normand