Pourquoi les politiciens ne doivent plus s'occuper du climat (2)

Publié le 09/04/2022 à 09:00

Pourquoi les politiciens ne doivent plus s'occuper du climat (2)

Publié le 09/04/2022 à 09:00

Pour limiter le réchauffement à environ 2 °C, les émissions mondiales de gaz à effet de serre doivent aussi atteindre leur valeur maximale avant 2025 au plus tard, puis diminuer d'un quart d'ici à 2030, selon le GIEC. (Photo: Getty Images)

ANALYSE GÉOPOLITIQUE. «La folie, c’est se comporter de la même manière et s’attendre à un résultat différent», aurait déjà dit Albert Einstein. Cette citation sied bien aux efforts inefficaces des gouvernements pour lutter contre les changements climatiques afin de nous assurer un environnement viable à long terme. Un changement de cap majeur s’impose.

Savez-vous pourquoi ce sont les banques centrales, comme la Banque du Canada, qui s’occupent de la politique monétaire et de la stabilité des prix et non pas les gouvernements? Parce qu’ils pourraient utiliser la planche à billets pour financer leurs dépenses et créer de l’inflation — ils le font déjà en partie, du reste, avec la politique budgétaire.

Bref, parce qu’ils seraient en conflit d’intérêts.

Pour reprendre une expression d’un ancien ministre des Finances, qui commentait l’importance de s’assurer l’indépendance des banques centrales: les lapins ne doivent pas surveiller la laitue…

Savez-vous pourquoi nous n’arrivons pas à réduire collectivement nos émissions de gaz à effet de serre (GES)?

Vous me voyez venir, n’est-ce pas?

Parce que les gouvernements sont en conflit d’intérêts: s’ils adoptent des mesures climatiques trop rigoureuses qui font par exemple bondir le prix des carburants, les citoyens seront en colère et ne voteront plus pour eux.

Les solutions et les technologies pour réduire les émissions de GES sont légion et connues. C’est un no-brainer.

Le nœud du problème, c’est le manque de volonté politique.

C’est la raison pour laquelle, à l’instar des banques centrales, il faudrait retirer des mains des gouvernements et des politiciens la gestion de la lutte aux changements climatiques, et ce, pour la confier à des institutions publiques indépendantes du pouvoir politique.

Ces agences climatiques centrales seraient dirigées par des gens nommés par les gouvernements, comme le fait Ottawa, pour le gouverneur de la Banque du Canada, ou Washington, pour le président de la Réserve fédérale américaine.

Une fois nommés, les banquiers centraux sont indépendants.

 

L’ingrédient manquant: l’indépendance climatique

Contrairement aux politiciens, ils n’ont pas besoin de se faire réélire, ils sont difficiles à influencer et ils n’ont pas à tenir compte du pouvoir d’intérêts privés dans le financement des partis politiques, comme aux États-Unis.

C’est justement cette indépendance qui leur permet d’effectuer leur travail, c’est-à-dire de gérer la masse monétaire et de contrôler l’inflation, notamment en fixant le taux directeur sur lequel s’alignent les agents économiques.

C’est ce qui assure la stabilité des prix dans l’économie.

Et même si les citoyens sont furieux et manifestent dans les rues en raison d’une hausse de taux d’intérêt, eh bien, la banque centrale maintiendra le cap, car sa mission est de stabiliser les prix, et non pas de faire plaisir aux citoyens afin de se faire réélire.

C’est cette approche qui manque cruellement dans la lutte aux changements climatiques.

Certes, on peut imaginer que les gouvernements pourraient continuer à fixer les objectifs pour réduire les GES, pour par exemple les réduire de 45% d’ici 2030.

En revanche, ces agences climatiques indépendantes auraient la liberté de choisir les moyens d’atteindre les objectifs, dans le cadre de la loi. Elles seraient ainsi les fiduciaires de l’environnement et de sa gestion durable.

Prenons un exemple concret. Si la réduction des émissions de GES nécessite d’imposer une taxe de 45 cents le litre sur l’essence vendue à la pompe, les agences climatiques l'imposeraient — au besoin, de manière graduelle — malgré la grogne populaire.

 

Les solutions et les technologies pour réduire les émissions de GES sont légion et connues. (Photo: Getty Images)

 

Il va sans dire que les citoyens devraient modifier leurs comportements.

De leur côté, les gouvernements devraient développer rapidement de nouvelles offres de transport en commun pour offrir rapidement des alternatives aux automobilistes. On pourrait même indemniser les gens défavorisés afin de ne pas les appauvrir davantage.

Quant aux entreprises, elles passeraient aussi à la caisse, car les transporteurs leur refileraient une partie de la facture, mais elles s’adapteraient et innoveraient, comme elles le font toujours.

Si elles sont capables de s’adapter aux décisions des banques centrales, elles pourraient aussi s’adapter à celles des agences climatiques centrales. Dans notre système capitaliste, le signal de prix est le nerf de la guerre pour obtenir des résultats, que ce soit pour contrôler l’inflation ou les émissions de GES (avec le prix du carbone).

 

Les gouvernements peuvent difficilement y arriver

Depuis des décennies, malgré les analyses sur l’impact des changements climatiques (sur la santé, la société, l’économie, sans parler de l’instabilité politique dans plusieurs régions du monde) et la nécessité d’agir, la plupart des pays n’arrivent pas à plafonner puis à réduire leurs émissions GES.

Or, il faut absolument renverser cette tendance très rapidement, souligne le dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), publié le 4 avril.

«Si nous n’agissons pas aujourd’hui, il sera trop tard: nous ne pourrons plus limiter le réchauffement de la planète à 1,5 °C», a déclaré dans un communiqué Jim Skea, coprésident du groupe de travail III du GIEC, responsable de l’atténuation des changements climatiques.

«Sans une réduction immédiate et radicale des émissions dans tous les secteurs, ce sera impossible», a-t-il ajouté.

Dans son rapport, le GIEC fait deux constats, toute en rappelant que la température de la Terre se stabilisera (elle a déjà augmenté de 1,2 degré Celsius depuis la révolution industrielle) lorsque les émissions de dioxyde de carbone se seront ramenées à une valeur nette de zéro.

1er constat – Pour limiter la hausse de la température à 1,5 °C, nous devrons donc avoir ramené les émissions mondiales de dioxyde de carbone à la valeur nette de zéro au début des années 2050; pour la limiter à 2 °C, la date butoir se situe au début des années 2070.

2e constat – Pour limiter le réchauffement à environ 2 °C, les émissions mondiales de gaz à effet de serre doivent aussi atteindre leur valeur maximale avant 2025 au plus tard, puis diminuer d'un quart d'ici à 2030.

Je vous pose la question, et essayez d’y répondre avec honnêteté.

Pensez-vous que nous pouvons y arriver en nous comportant de la même manière — comme nous le faisons depuis une trentaine d’années — et en nous attendant à un résultat différent, c’est-à-dire une réduction immédiate et radicale des émissions de GES?

C’est possible, mais c’est peu probable.

La décision cette semaine du gouvernement fédéral d’autoriser le projet pétrolier Bay du Nord, au large de Terre-Neuve, démontre l’impasse dans laquelle nous nous trouvons.

D’un point de vue scientifique, cette décision va à l’encontre des conclusions du rapport du GIEC, dont les pages sont encore tièdes…

On aura compris que cette décision répond à des impératifs économiques et politiques.

La stabilité climatique n’a pas été prise en considération.

Encore une fois.

 

 


À propos de ce blogue

Dans son analyse Zoom sur le monde, François Normand traite des enjeux géopolitiques qui sont trop souvent sous-estimés par les investisseurs et les exportateurs. Journaliste au journal Les Affaires depuis 2000 (il était au Devoir auparavant), François est spécialisé en commerce international, en entrepreneuriat, en énergie & ressources naturelles, de même qu'en analyse géopolitique. François est historien de formation, en plus de détenir un certificat en journalisme de l’Université Laval. Il a réussi le Cours sur le commerce des valeurs mobilières au Canada (CCVM) de l’Institut canadien des valeurs mobilières et il a fait des études de 2e cycle en gestion des risques financiers à l’Université de Sherbrooke durant 15 mois. Actuellement, il est inscrit au MBA à temps partiel à l'Université de Sherbrooke. Depuis une vingtaine d’années, François a réalisé plusieurs stages de formation à l’étranger: à l’École supérieure de journalisme de Lille, en France (1996); auprès des institutions de l'Union européenne, à Bruxelles (2002); auprès des institutions de Hong Kong (2008); participation à l'International Visitor Leadership Program du State Department, aux États-Unis (2009). En 2007, il a remporté le 2e prix d'excellence Caisse de dépôt et placement du Québec - Merrill Lynch en journalisme économique et financier pour sa série « Exporter aux États-Unis ». En 2020, il a été finaliste au prix Judith-Jasmin (catégorie opinion) pour son analyse « Voulons-nous vraiment vivre dans ce monde? ».

François Normand

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