Pourquoi le Canada devra dire non à la 5G de Huawei

Publié le 18/12/2021 à 09:00

Pourquoi le Canada devra dire non à la 5G de Huawei

Publié le 18/12/2021 à 09:00

Le gouvernement de Justin Trudeau devra bientôt indiquer s'il autorise le déploiement de la technologie 5G de Huawei au Canada. (Photo: Getty Images)

ANALYSE GÉOPOLITIQUE. À moins d’une surprise de taille, Ottawa devrait annoncer bientôt qu’il bannira la technologie de télécommunications 5G de la chinoise Huawei au Canada, et ce, pour des motifs liés à la sécurité nationale, au maintien de nos alliances et à la défense de nos intérêts économiques.

Voici ce qu’affirment à Les Affaires Guy Saint-Jacques, ex-ambassadeur du Canada en Chine et fellow à l’Institut des études internationales de Montréal (IEIM-UQAM), et Michel Juneau-Katsuya, ancien agent du Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS) et PDG de The NorthGate Group, une firme spécialisée dans l’évaluation du risque pour les entreprises (terrorisme, espionnage, crime organisé, etc.).

La technologie de Huawei est du reste déjà un peu présente au Canada. Des citoyens ont des téléphones cellulaires de l’entreprise, tandis que de grandes compagnies de télécommunications ont acheté par le passé des équipements de Huawei.

Dans la décision qu’il prendra prochainement à propos de la 5G, Ottawa devra d’ailleurs indiquer ce qu’il fera avec ces technologies déjà présentes au pays, souligne Michel Juneau-Katsuya.

La 5G est la cinquième génération des standards pour la téléphonie mobile dans le monde. Elle offre des capacités de débits plus importantes que la 4G, en plus d’éviter la saturation des réseaux liés à l’explosion de l’usage de contenus numériques. Elle est donc importante pour les consommateurs, mais surtout pour les entreprises.

Huawei domine actuellement le marché mondial des équipements de télécommunications évalué à 90 milliards de dollars américains, selon une analyse publiée le 12 octobre par le Wall Street Journal.

 

Les parts de marché de Huawei déclinent

Toutefois, ses parts de marché sont en déclin.

Au premier semestre de 2021, la multinationale chinoise détenait 28,8% du marché mondial, un recul par rapport à plus de 30% à la fin de 2020, selon la firme de recherche Dell’Oro Group.

Pendant ce temps, d’autres entreprises gagnent du terrain dans la 5G. Sur la même période, les parts de marché de la suédoise Ericsson sont passées de 14,7% à 15%, tandis que celles de la sud-coréenne Samsung ont progressé de 2,4% à 3,2%.

En revanche, les parts de marché de la finlandaise Nokia ont glissé de 15,4 à 14,9%.

Le recul de Huawei tient à deux facteurs.

D’une part, les technologies concurrentes sont de grande qualité. D’autre part, les restrictions imposées à Huawei par des gouvernements –qui craignent que sa technologie serve à voler des informations stratégiques– commencent à avoir un impact sur ses ventes.

Plusieurs pays ont banni ou strictement encadré l’implantation de la 5G de Huawei, comme les États-Unis, le Royaume-Uni, l’Australie et la Nouvelle-Zélande.

Fait notoire: la Suède a aussi banni la technologie de Huawei (qui est déjà présente dans ce pays), et le gouvernement a donné jusqu’en 2025 à l’entreprise chinoise pour enlever tous ses équipements.

La principale intéressée a toujours nié les accusations d’espionnage contre elle.

Elle affirme que ces interdictions sont un prétexte pour bloquer le déploiement d’une technologie chinoise de qualité et bon marché sur la planète –cet article publié par le quotidien français Le Monde résume bien la situation.

L'entreprise affirme aussi être indépendante du gouvernement chinois.

 

Facteurs favorables à la 5G de Huawei

C’est donc dans ce contexte que le gouvernement de Justin Trudeau doit décider s’il donnera ou non le feu vert au déploiement de la technologie de Huawei au Canada –et il dira probablement non, affirment les spécialistes.

Pour comprendre pourquoi, il faut imaginer une colonne des pour et des contre.

Dans la colonne des pour, on peut certainement mettre le fait que la technologie 5G de Huawei est de qualité et très abordable (Pékin aide la multinationale), affirment Guy Saint-Jacques et Michel Juneau-Katsuya.

On pourrait même ajouter le souhait d’Ottawa de maintenir de bonnes relations avec la Chine, après la crise diplomatique à propos de Meng Wanzhou et des deux Michael, sans parler de la crainte de représailles économiques si le Canada dit non à Huawei.

Chose certaine, vous pouvez être sûr qu’il se fait actuellement un lobby intense –maniant sans doute la carotte et le bâton– auprès du gouvernement fédéral afin que le Canada autorise la 5G chinoise.

 

Huawei a toujours nié les accusations d’espionnage contre elle, affirmant que ces interdictions sont un prétexte pour bloquer le déploiement d’une technologie chinoise de qualité et bon marché sur la planète. (Photo: Getty Images)

Facteurs défavorables à la 5G de Huawei

La colonne des contre est bien remplie.

Premièrement, la technologie de Huawei représente un risque à la sécurité nationale du Canada, affirme Michel Juneau-Katsuya.

«Dans la technologie, on pourrait placer un back door qui pourrait donner accès clandestinement à des informations privilégiées. On pourrait ainsi siphonner de l’information stratégique au Canada et celles de nos alliés», dit-il.

Dans son rapport public 2020, le SCRS rappelle que la Chine et d’autres pays sont très actifs afin de récolter des informations au Canada.

«En 2020, la République populaire de Chine, la Russie et d’autres États étrangers ont continué de recueillir secrètement des informations politiques, économiques et militaires au Canada au moyen d’activités ciblées, liées à la menace, à l’appui de leurs propres objectifs de développement», peut-on lire dans le rapport de 51 pages.

Deuxièmement, les principaux alliés du Canada ont soit banni ou strictement encadré la technologie de Huawei, à commencer par ses quatre partenaires du réseau de renseignements Five Eyes (créé durant la Deuxième Guerre mondiale), fait remarquer Guy Saint-Jacques.

Ainsi, les États-Unis, le Royaume-Uni, l’Australie et la Nouvelle-Zélande pourraient hésiter à partager de l’information sensible avec le Canada, de crainte qu’elle ne se retrouve entre de mauvaises mains.

Le Canada pourrait ainsi se priver potentiellement d’informations afin de contrer par exemple une attaque terroriste en sol canadien ou contre des Canadiens à l’étranger, d’autant plus que nous n’avons pas de services de renseignements sophistiqués comme aux États-Unis ou au Royaume-Unis, rappelle Michel Juneau-Katsuya.

Troisièmement, il y a des technologies alternatives à la 5G de Huawei, à commencer par celles développées par Ericsson, Samsung et Nokia. Et même si elles sont plus dispendieuses, un nombre grandissant de compagnies de télécommunications les adoptent.

En juillet, aux États-Unis, Verizon Communications a par exemple signé avec Ericsson une entente de 5 ans évaluée à 8,3 milliards de dollars américains (10,7 G$CA) pour la fourniture de systèmes de radio et de logiciels pour la 5G.

En juin, au Canada, Ericsson s’est aussi entendue avec Rogers Communications pour déployer son réseau de 5G au Canada. Une décision qui semble donner le pouls du secteur privé au pays sur la technologie à choisir.


Qui sont les vrais amis du Canada?

Aussi, on voit mal, à la lumière de tous ces éléments, comment le gouvernement fédéral pourrait dire oui à la 5G de Huawei.

Certes, le Canada et les entreprises canadiennes ne seront pas à l’abri de l’espionnage si le pays mise sur les technologies alternatives. Par le passé, les Américains ont espionné leurs alliés, et le Canada s’est fait lui-même prendre à faire de l’espionnage au Brésil, en 2013.

Pour autant, c’est un moindre mal de le faire entre pays alliés qu’entre pays en concurrence économique, nuancent les spécialistes.

Car si la Chine communiste et autoritaire n’est pas un ennemi du Canada, on ne peut pas dire non plus qu’elle soit un pays allié, et ce, au même titre que les États-Unis et les pays européens, des démocraties libérales.

Depuis l’affaire des deux Michael, la Chine est de plus en plus considérée, dans les milieux diplomatiques et économiques, comme un adversaire politique et économique du Canada.

Un adversaire avec lequel il faut certes essayer d’avoir de bonnes relations diplomatiques et économiques.

Mais pas à n’importe quel prix.

 

 

 

À propos de ce blogue

Dans son analyse Zoom sur le monde, François Normand traite des enjeux géopolitiques qui sont trop souvent sous-estimés par les investisseurs et les exportateurs. Journaliste au journal Les Affaires depuis 2000 (il était au Devoir auparavant), François est spécialisé en commerce international, en entrepreneuriat, en énergie & ressources naturelles, de même qu'en analyse géopolitique. François est historien de formation, en plus de détenir un certificat en journalisme de l’Université Laval. Il a réussi le Cours sur le commerce des valeurs mobilières au Canada (CCVM) de l’Institut canadien des valeurs mobilières et il a fait des études de 2e cycle en gestion des risques financiers à l’Université de Sherbrooke durant 15 mois. Actuellement, il est inscrit au MBA à temps partiel à l'Université de Sherbrooke. Depuis une vingtaine d’années, François a réalisé plusieurs stages de formation à l’étranger: à l’École supérieure de journalisme de Lille, en France (1996); auprès des institutions de l'Union européenne, à Bruxelles (2002); auprès des institutions de Hong Kong (2008); participation à l'International Visitor Leadership Program du State Department, aux États-Unis (2009). En 2007, il a remporté le 2e prix d'excellence Caisse de dépôt et placement du Québec - Merrill Lynch en journalisme économique et financier pour sa série « Exporter aux États-Unis ». En 2020, il a été finaliste au prix Judith-Jasmin (catégorie opinion) pour son analyse « Voulons-nous vraiment vivre dans ce monde? ».

François Normand

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