Négocions un Buy North American, ça presse!

Publié le 27/11/2021 à 08:30

Négocions un Buy North American, ça presse!

Publié le 27/11/2021 à 08:30

Le président américain sortant Donald Trump et le candidat démocrate Joe Biden, lors de l'élection présidentielle à l'automne 2020. (photo: Getty Images, montage: Les Affaires)

ANALYSE GÉOPOLITIQUE. La lune de miel est terminée avec Joe Biden, et nos illusions définitivement perdues sur notre soi-disant relation économique privilégiée avec les États-Unis. Le nationalisme économique et le protectionnisme chez nos voisins sont là pour rester dans un avenir prévisible, et il faut donc un «game changer» pour sortir de cette impasse: négocier un Buy North American.

Pour l’essentiel, cette politique d’achat «local» nord-américaine à imaginer intégrerait les marchés publics (les approvisionnements des gouvernements) du Canada, des États-Unis et du Mexique, ainsi que les projets ou les programmes financés avec des fonds fédéraux chez nos partenaires américains et mexicains.

Plusieurs personnalités ont déjà évoqué cette idée publiquement, dont François-Philippe Champagne, ministre de l’Innovation, des Sciences et de l’Industrie, et Véronique Proulx, PDG de Manufacturiers et exportateurs du Québec.

Pour créer un Buy North American, il faudrait en fait étendre géographiquement le concept de l’actuel Buy American, une disposition qui favorise les achats de biens du gouvernement fédéral destinés à l’usage public (articles, matériaux ou fournitures), dont la valeur est supérieure au seuil des microachats.

Techniquement, il serait possible de conclure une telle entente, selon deux avocats spécialisés en droit du commerce international que j’ai interviewés en 2020 à ce sujet, Bernard Colas, associé chez CMKZ, et Xavier Van Overmeire, associé chez Dentons Canada.

En fait, cette politique «continentale» serait une suite logique à l’intégration progressive des économies et des chaînes de valeur de l’Amérique du Nord depuis des décennies.

Il y a d’abord eu le Pacte de l’automobile (1965 à 2001). Il a été suivi par l’Accord de libre-échange entre le Canada et les États-Unis (1989-1994) puis par l’Accord de libre-échange nord-américain (depuis 1994), renégocié à l'avantage des Américains par l’administration républicaine de Donald Trump.

 

De nombreux irritants protectionnistes 

D’ailleurs, les exemples ne manquent pas au fils des ans pour illustrer à quel point il peut être frustrant et compliqué de commercer avec notre puissant voisin.

Mentionnons les taxes à répétition sur le bois d’œuvre, l’accès limité aux programmes d’infrastructures, les tarifs périodiques sur l’importation d’aluminium, sans parler maintenant d’un projet de crédit d’impôt pour l’achat de véhicules électriques assemblés aux États-Unis dans le plan de relance de l’administration Biden.

Mais de tout l’arsenal législatif à la disposition des autorités américaines, ce sont les dispositions du Buy American et du Buy America (pour les achats afférents aux transports supérieurs à 100 000 $US) qui font le plus mal aux entreprises canadiennes.

Et, à terme, pour la structure économique du Canada et du Québec.

Car, tranquillement, mais sûrement, ces deux dispositions incitent de plus en plus d’entreprises d’ici à investir pour s’implanter aux États-Unis afin de desservir le marché américain.

Dans certains cas, des entreprises canadiennes se dotent même d’usines dans le nord des États-Unis afin de vendre leurs produits sur le marché américain et sur le marché... canadien –c’est moins compliqué ainsi pour elles.

Ce sont autant d’investissements en capital de production qui auraient pu être réalisés au Canada si nous avions une relation économique normale avec les Américains.

 

Le ton a changé avec le Canada, mais les politiques économiques demeurent essentiellement les mêmes. (Photo: 123RF)

Biden, Trump, du pareil au même

En matière de politiques économiques, c’est devenu du pareil au même, peu importe qui, des démocrates ou des républicains, sont aux commandes à la Maison-Blanche et au Congrès. Le nationalisme économique et le protectionnisme sont devenus des politiques bipartisanes aux États-Unis depuis la grande récession (de 2007 à 2009).

Vous me direz qu’il y a quand même une différence entre Joe Biden et Donald Trump. Oui, en effet, vous avez raison: le premier a une main de fer dans un gant de velours, le second a une main de fer dans un gant de fer.

Bref, mis à part le ton qui a changé à l'égard du Canada depuis l'élection de Biden, les politiques économiques demeurent essentiellement les mêmes.

Certes, cette idée de négocier un Buy North American n’est pas vraiment sur l'écran radar à Washington, ni sur celui des chambres de commerce du pays ni sur celui des poids lourds d’America inc.

En revanche, les décideurs politiques et économiques du Québec, du Canada et du Mexique n’ont pas vraiment le choix de prendre leur bâton de pèlerin afin de prêcher la bonne nouvelle.

À moins que nous voulions jouer et rejouer dans ce mauvais film où nous devons toujours nous battre afin de préserver un accès raisonnable au marché américain.

 

L'exemple de Brian Mulroney

Nous aurions d'ailleurs tout intérêt à nous inspirer de l’ex-premier ministre progressiste-conservateur Brian Mulroney (septembre 1984 à juin 1993).

Au milieu des années 1980, il a proposé au président républicain Ronald Reagan (janvier 1981 à janvier 1989) de conclure un accord de libre-échange. À l’époque, ce n’était pas vraiment non plus sur l’écran radar de la classe politique à Washington.

Mulroney, lui, y croyait vraiment, et il a réussi à convaincre Reagan du bien-fondé de cette idée.

On connaît la suite.

Les négociateurs canadiens et américains ont amorcé des pourparlers en mai 1986, et ils sont arrivés à une entente 18 mois plus tard, en octobre 1987. Quant à eux, Mulroney et Reagan ont signé l’accord le 2 janvier 1988, qui est entré en vigueur le 1er janvier 1989.

Qu’attendent donc nos leaders politiques et économiques pour promouvoir un Buy North American?

Et, surtout, qui sera le prochain Brian Mulroney?

 

 

 

 

À propos de ce blogue

Dans son analyse Zoom sur le monde, François Normand traite des enjeux géopolitiques qui sont trop souvent sous-estimés par les investisseurs et les exportateurs. Journaliste au journal Les Affaires depuis 2000 (il était au Devoir auparavant), François est spécialisé en commerce international, en entrepreneuriat, en énergie & ressources naturelles, de même qu'en analyse géopolitique. François est historien de formation, en plus de détenir un certificat en journalisme de l’Université Laval. Il a réussi le Cours sur le commerce des valeurs mobilières au Canada (CCVM) de l’Institut canadien des valeurs mobilières et il a fait des études de 2e cycle en gestion des risques financiers à l’Université de Sherbrooke durant 15 mois. Actuellement, il est inscrit au MBA à temps partiel à l'Université de Sherbrooke. Depuis une vingtaine d’années, François a réalisé plusieurs stages de formation à l’étranger: à l’École supérieure de journalisme de Lille, en France (1996); auprès des institutions de l'Union européenne, à Bruxelles (2002); auprès des institutions de Hong Kong (2008); participation à l'International Visitor Leadership Program du State Department, aux États-Unis (2009). En 2007, il a remporté le 2e prix d'excellence Caisse de dépôt et placement du Québec - Merrill Lynch en journalisme économique et financier pour sa série « Exporter aux États-Unis ». En 2020, il a été finaliste au prix Judith-Jasmin (catégorie opinion) pour son analyse « Voulons-nous vraiment vivre dans ce monde? ».

François Normand

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