L’autre crise écologique qui menace notre économie


Édition du 15 Juin 2022

L’autre crise écologique qui menace notre économie


Édition du 15 Juin 2022

Qui pollinisera par exemple les fruits si toutes les abeilles, tous les bourdons et autres pollinisateurs de ce monde disparaissent? (Photo: 123RF)

ANALYSE GÉOPOLITIQUE. La majorité des chefs d’entreprises a compris l’urgence de lutter contre les changements climatiques, car ils menacent notre environnement, notre qualité de vie et notre prospérité. Une autre crise devrait aussi être sur leur écran radar, car elle est tout aussi menaçante que le dérèglement climatique: le déclin de la biodiversité.

«La perte de biodiversité est l’un des principaux risques mondiaux pour la société. La planète est maintenant confrontée à sa sixième extinction massive, avec des conséquences qui affecteront toute la vie sur Terre, à la fois maintenant et pour des millions d’années à venir.»

Ce n’est pas Greenpeace qui l’affirme, mais un rapport de l’Organisation de développement et de coopération économiques (OCDE) — Biodiversity: Finance and the Economic and Business Case for Action — préparé en 2019 à l’attention des ministres de l’Environnement du G7.

Depuis toujours, au fil du processus de l’évolution, les espèces animales et végétales sont en interaction, permettant la présence d’écosystèmes riches et diversifiés. À l’échelle des temps géologiques, ce processus produit en permanence de nouvelles espèces, alors que d’autres s’éteignent en parallèle.

Aussi, l’extinction est un phénomène normal de l’histoire des espèces, disent les spécialistes.

Or, actuellement, le rythme de la disparition des espèces s’accélère à un rythme alarmant.

En décembre 2021, l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), une organisation composée de gouvernements et d’organismes de la société civile, a estimé à plus de 40 000 le nombre d’espèces menacées d’extinction dans le monde, soit plus de 28 % des espèces évaluées.

C’était la première fois que le cap des 40 000 espèces était franchi depuis que l’UICN publie la «Liste rouge mondiale des espèces menacées», lancée en 1964.

Plusieurs facteurs sont responsables de cette hécatombe. Toutefois, la destruction des habitats par les activités humaines (agriculture, urbanisation, activités industrielles, etc.) en est la cause principale — le réchauffement de la planète empire le phénomène.

Le déclin de la biodiversité est particulièrement dangereux pour une évidence matérielle: si l’humanité continue de détruire la biodiversité, il sera de plus en plus difficile de vivre sur cette planète, à commencer par nourrir près de huit milliards d’humains.

Qui pollinisera par exemple les fruits si toutes les abeilles, tous les bourdons et autres pollinisateurs de ce monde disparaissent?

Ceux et celles qui lèvent les yeux lorsqu’on évoque l’importance de sauver les abeilles devraient changer d’idée après avoir pris connaissance de l’importance des services écologiques essentiels que nous rend la nature.

Selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), les écosystèmes nous fournissent quatre types de services.

 

1. Les services d’approvisionnement

Les avantages matériels que les gens retirent des écosystèmes, par exemple l’approvisionnement en nourriture, en eau, en fibres, en bois et en combustibles.

 

2. Les services de régulation

Les avantages obtenus de la régulation des processus écosystémiques, dont la régulation de la qualité de l’air et de la fertilité des sols, le contrôle des inondations ou la pollinisation des cultures.

 

3. Les services de soutien

Ils sont nécessaires à la production de tous les autres services écosystémiques, notamment en offrant aux plantes et aux animaux des espaces de vie, en permettant la diversité des espèces et en maintenant la diversité génétique.

 

4. Les services culturels

Les avantages immatériels que les gens tirent des écosystèmes, comme l’inspiration esthétique et technique, l’identité culturelle et le bien-être spirituel.

 

On peut aussi chiffrer l’«utilité économique» de la nature.

En janvier, l’Université de Waterloo, en Ontario, a publié une étude estimant que les terres humides dans le sud de l’Ontario fournissent chaque année 4,2 milliards de dollars (G $) de services de filtration des sédiments et d’élimination du phosphore.

Ces services gardent les sources d’eau potable propres et aident à atténuer les proliférations d’algues nuisibles dans les lacs et les rivières. Bref, sans ces terres humides, c’est la somme que la province aurait dû payer pour assurer les services équivalents.

Les chiffres sont encore plus impressionnants pour l’ensemble de la planète, selon l’OCDE.

À l’échelle mondiale, ces services écologiques représentent une valeur estimée entre 125 000 G$US et 140 000 G$US par année (de 160 000 à 179 000 G$CA), soit plus d’une fois et demie la taille du PIB mondial !

Les coûts de l’inaction relativement à la perte de biodiversité sont également élevés, souligne l’OCDE.

Entre 1997 et 2011, le monde a perdu environ de 4 000 G$US à 20 000 G$US par année en services écosystémiques en raison du changement de la couverture terrestre, et de 6 000 G$US à 11 000 G$US par année à la suite la dégradation des terres.

Notre environnement, notre qualité de vie, notre prospérité (et celles de nos entreprises) reposent sur un capital naturel qui a pris des milliards d’années à se constituer. Un capital qui — c’est la beauté de la chose — nous rend des services essentiels inestimables sans qu’on ait à faire quoi que ce soit ou presque.

Si ce n’est qu’une seule chose: le protéger à tout prix afin qu’il puisse continuer à nous livrer ses dividendes écologiques et économiques.

À propos de ce blogue

Dans son analyse Zoom sur le monde, François Normand traite des enjeux géopolitiques qui sont trop souvent sous-estimés par les investisseurs et les exportateurs. Journaliste au journal Les Affaires depuis 2000 (il était au Devoir auparavant), François est spécialisé en commerce international, en entrepreneuriat, en énergie & ressources naturelles, de même qu'en analyse géopolitique. François est historien de formation, en plus de détenir un certificat en journalisme de l’Université Laval. Il a réussi le Cours sur le commerce des valeurs mobilières au Canada (CCVM) de l’Institut canadien des valeurs mobilières et il a fait des études de 2e cycle en gestion des risques financiers à l’Université de Sherbrooke durant 15 mois. Actuellement, il est inscrit au MBA à temps partiel à l'Université de Sherbrooke. Depuis une vingtaine d’années, François a réalisé plusieurs stages de formation à l’étranger: à l’École supérieure de journalisme de Lille, en France (1996); auprès des institutions de l'Union européenne, à Bruxelles (2002); auprès des institutions de Hong Kong (2008); participation à l'International Visitor Leadership Program du State Department, aux États-Unis (2009). En 2007, il a remporté le 2e prix d'excellence Caisse de dépôt et placement du Québec - Merrill Lynch en journalisme économique et financier pour sa série « Exporter aux États-Unis ». En 2020, il a été finaliste au prix Judith-Jasmin (catégorie opinion) pour son analyse « Voulons-nous vraiment vivre dans ce monde? ».

François Normand

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