La Chine a des forces, mais surtout des faiblesses

Publié le 02/04/2021 à 17:00

La Chine a des forces, mais surtout des faiblesses

Publié le 02/04/2021 à 17:00

Au centre, le président de la Chine Xi Jinping. (Photo: Getty Images)

ANALYSE GÉOPOLITIQUE — La Chine impressionne de plus en plus en raison de ses prouesses économiques, technologiques et militaires. Or, on a tendance à surestimer la puissance de l’empire du Milieu, car on méconnaît trop souvent ses nombreuses faiblesses structurelles qui en font un géant aux pieds d’argile, affirment des spécialistes.

Cette perception incomplète de la puissance de la Chine — entretenue minutieusement par le parti communiste chinois — représente un enjeu de taille pour les entreprises et les investisseurs canadiens.

Leur risque est de surévaluer le potentiel économique de la Chine à long terme, tout en minimisant celui des États-Unis. Sur un horizon de 10 à 25 ans, ils risquent de ne pas investir de manière optimale dans leur capital de production ou de faire une mauvaise allocation de leurs capitaux sur une base géographique.

À leur décharge, il est difficile de ne pas être influencé par le discours ambiant qui vante les forces de la Chine et qui souligne à grands traits les faiblesses des États-Unis, que Pékin présente comme une puissance décadente et sans grand avenir.

Une perception qui est savamment entretenue par la propagande chinoise, et relayée par certains médias, même au Canada.

Aux yeux des dirigeants chinois, la piètre réaction des Américains — et, du reste, des Européens — face à la pandémie de COVID-19 est le symptôme de cette inefficacité qui serait inhérente à la démocratie.

Soyons clairs: la société américaine a plusieurs problèmes très graves.

Les inégalités sociales explosent. Les tensions raciales et sociales sont vives. Le filet de protection social est nettement insuffisant. Les infrastructures sont en grande partie désuètes. La partisanerie politique à Washington rend le pays de plus en plus difficile à gouverner.

Pendant ce temps, malgré la pandémie, la Chine affiche une résilience économique remarquable. En 2020, son PIB a progressé de 2,3%, et le Fonds monétaire international (FMI) prévoit une croissance de 8,1% en 2021.

Quant à l’économie américaine, elle s’est contractée de 3,5% l’an dernier, et elle devrait croître de 5,1% cette année, selon le FMI.

Ces dernières années, la Chine est aussi devenue un leader dans les technologies de pointe, et ce, de la 5G dans les télécommunications à l’intelligence artificielle en passant par l’exploration spatiale.

Aussi, cela ne serait qu’une question de temps avant que la Chine communiste ne devienne LA superpuissance planétaire, damant ainsi le pion aux États-Unis.

 

Les faiblesses structurelles de la Chine

Or, ce récit occulte les nombreuses faiblesses structurelles de l’empire du Milieu qui vont ralentir ou stopper son ascension, sans parler d’une possible régression, affirment certains spécialistes.

Pour mettre les choses en perspective, commençons par les attributs fondamentaux des États-Unis, selon le magazine Foreign Affairs (China is not ten feet tall).

Le pays bénéficie d’une sécurité énergétique et alimentaire. Sa population est globalement riche malgré les inégalités. Il possède l’un des meilleurs systèmes d’éducation au monde. Sa monnaie (le dollar) est LA devise de réserve mondiale.

Ses voisins (le Canada et le Mexique) sont des alliés. Le pays possède un système de justice transparent et prévisible, en plus d’avoir un système politique conçu pour favoriser l’autocorrection.

Or, la Chine ne possède aucun de ces attributs.

Aucun.

Sur le plan politique, le système chinois est sclérosé.

Il n’y a plus de renouvellement possible de la classe politique depuis que l’actuel président Xi Jinping s’est arrogé les pouvoirs à vie. Auparavant, il y avait un changement de garde à chaque 10 ans environ au sein du parti communiste.

Qui remplacera le président Xi à son départ ou s’il devait décéder dans ses fonctions?

Cette transition sera-t-elle pacifique?

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Les problèmes de la Chine sont aussi très importants sur le plan économique.

Le pays affiche une dette très élevée. En pourcentage du PIB, elle est passée de 141 % du PIB en 2008 à 300 % en 2019.

La Chine pâtit aussi d’un déclin démographique, qui a déjà un impact sur sa population active, selon une analyse publiée dans Le Monde (Patrick Artus : quand la Chine s’endormira).

«La population en âge de travailler (20 à 64 ans) augmentait de 1,8 % par an au début des années 2010. Mais elle recule de 0,2 % par an depuis le début des années 2020, et devrait reculer de 0,7 % par an à la fin de la décennie», souligne l’économiste Patrick Artus.

La structure en capital en Chine se «déforme aussi dangereusement», selon cet économiste. Le pays investit de plus en plus dans la construction et de moins en moins dans les autres secteurs de l’économie.

Au début des années 2000, les investissements dans la construction représentaient 25% du PIB comparativement à 35% aujourd’hui. Sur la même période, l’investissement hors construction a glissé de 17% à 15% du PIB.

Autre problème économique de la Chine: sa productivité ne cesse de diminuer.

De 2004 à 2010, les gains annuels — très rapides — s’élevaient à environ 9% par année. Aujourd’hui, ils s’établissent 4% par année (ce qui est un taux fort respectable), mais ils pourraient diminuer encore.

Premièrement, parce que l’effet rattrapage s’estompe. Deuxièmement, parce que les pays développés (des États-Unis à l’Allemagne en passant par le Japon) sont de plus en plus méfiants à l’égard de la propriété intellectuelle et des transferts technologiques.

 

Une créativité encadrée en Chine

On pourrait aussi mentionner le système chinois qui tend à étouffer la créativité, rappelle le Financial Times (Today’s China will never be a superpower).

Plusieurs universitaires estiment que le moteur de l’ascension économique, technique et scientifique de l’Europe à compter de la Renaissance a été la libre circulation des idées, sans parler du refus des conventions et des idées reçues.

Or, le parti communiste chinois n’accepte pas ces deux grands principes.

Du reste, cela n’empêche pas les Chinois d’innover. Par contre, cette chape de plomb idéologique limite l’expression optimale de la créativité dans plusieurs domaines (politique, social, économique, culturel).

Cette contrainte n’existe pas dans les démocraties.

Dans un avenir prévisible, la Chine demeurera une grande puissance politique, économique, militaire, scientifique et culturelle, même si son ascension est ralentie ou stoppée en raison de ses problèmes structuraux.

Pour autant, sa place au sommet n’est pas garantie, comme nous l’annoncent plusieurs analystes et décideurs politiques et économiques.

Comme en comptabilité, l’analyse du risque géopolitique doit tenir compte — osons une petite métaphore — des actifs et des passifs des pays. Si l’on peut certainement cocher plusieurs fois dans la colonne des actifs de la Chine, la somme des crochets dans la colonne des passifs est en revanche supérieure.

Aussi, avant de «shorter» les États-Unis (et l’Occident) au profit de la Chine à long terme, les entreprises et les investisseurs auraient tout intérêt à tenir compte de l’ensemble des pour et des contre à propos de l’empire du Milieu.

Bref, de tenir compte des deux côtés de la médaille.

 

 

À propos de ce blogue

Dans son analyse Zoom sur le monde, François Normand traite des enjeux géopolitiques qui sont trop souvent sous-estimés par les investisseurs et les exportateurs. Journaliste au journal Les Affaires depuis 2000 (il était au Devoir auparavant), François est spécialisé en commerce international, en entrepreneuriat, en énergie & ressources naturelles, de même qu'en analyse géopolitique. François est historien de formation, en plus de détenir un certificat en journalisme de l’Université Laval. Il a réussi le Cours sur le commerce des valeurs mobilières au Canada (CCVM) de l’Institut canadien des valeurs mobilières et il a fait des études de 2e cycle en gestion des risques financiers à l’Université de Sherbrooke durant 15 mois. Actuellement, il est inscrit au MBA à temps partiel à l'Université de Sherbrooke. Depuis une vingtaine d’années, François a réalisé plusieurs stages de formation à l’étranger: stage à l’École supérieure de journalisme de Lille, en France (1996); stage auprès des institutions de l'Union européenne, à Bruxelles (2002); stage auprès des institutions de Hong Kong (2008); participation à l'International Visitor Leadership Program du State Department, aux États-Unis (2009). En 2007, il a remporté le 2e prix d'excellence Caisse de dépôt et placement du Québec - Merrill Lynch en journalisme économique et financier pour sa série « Exporter aux États-Unis ».

François Normand

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