Israël pourrait devenir de plus en plus instable


Édition du 16 Juin 2021

Israël pourrait devenir de plus en plus instable


Édition du 16 Juin 2021

(Photo: Sander Crombach pour Unsplash)

CHRONIQUE. Les entreprises qui font des affaires en Israël ont appris à vivre avec le conflit israélo-palestinien. Limitées habituellement à la Cisjordanie et à la bande de Gaza, les tensions se manifestent désormais au sein même d’Israël, comme l’a démontré la plus récente crise. Une situation qui pourrait rendre le pays plus instable.

Le 21 mai, un cessez-le-feu est entré en vigueur entre Israël (un pays avec lequel le Canada a un accord de libre-échange) et le Hamas, après 11 jours de bombardements israéliens sur Gaza et de tirs de roquettes de l’organisation palestinienne sur plusieurs villes, incluant Jérusalem.

Au moins 232 Palestiniens et 12 Israéliens ont perdu la vie. Des lynchages entre les deux communautés ont aussi eu lieu dans plusieurs villes mixtes en Israël.

Ce sont les tensions autour du quartier de Cheikh Jarrah, à Jérusalem-Est, qui ont provoqué ce cycle de violences. Le gouvernement israélien voulait y évincer des Palestiniens au profit de colons juifs. Selon le droit international, Israël occupe illégalement Jérusalem-Est depuis la guerre des Six Jours, en 1967.

Le Hamas est intervenu après que les forces israéliennes eurent attaqué des Palestiniens à la mosquée d’al-Aqsa, à Jérusalem-Est, rapporte le quotidien britannique The Guardian. Au moment où ces lignes étaient écrites, le cessez-le-feu tenait le coup.

Israël vivait aussi un moment historique avec la création d’un nouveau gouvernement formé de deux partis de gauche, deux de centre, trois de droite (incluant la droite nationaliste et religieuse) et une formation arabe israélienne, Raam, une première depuis la fondation d’Israël.

Cette coalition (qui devait se soumettre à un vote de confiance le 13 juin) devait en principe permettre a permis d’écarter du pouvoir le premier ministre Benjamin Nétanyahou (le chef du Likoud, un parti de droite), en poste depuis 2009. Ce nouveau gouvernement devait permettre d’éviter une cinquième élection en deux ans. Les quatre précédentes avaient reconduit au pouvoir la coalition de Nétanyahou, qui s’appuyait de plus en plus sur l’extrême droite israélienne.

En Israël, des Juifs et des Palestiniens citoyens israéliens aspirent à vivre en paix. Aussi, l’arrivée d’un parti palestinien dans la coalition gouvernementale représente une lueur d’espoir pour l’avenir du processus de paix.

Pour autant, la réalité sur le terrain fait en sorte que l’instabilité et la violence pourraient plutôt s’accroître dans la région, au premier chef en Israël.

 

Les facteurs déstabilisateurs

Un survol historique s’impose pour mieux comprendre l’évolution possible du conflit israélo-palestinien, qui est avant tout territorial, souligne le géopoliticien Yves Lacoste dans l’essai Géopolitique : la longue histoire d’aujourd’hui.

En 1947, l’ONU a partagé la Palestine en deux États, avec un statut binational pour Jérusalem. Les Arabes ont refusé, ce qui a mené au déclenchement de la première guerre israélo-arabe, en 1948, remportée par le nouvel État d’Israël contre cinq États arabes.

C’est toutefois la guerre des Six Jours de 1967 — opposant Israël aux Égyptiens, aux Jordaniens et aux Syriens — qui explique les tensions actuelles, car les Israéliens se sont alors emparés de la Cisjordanie, de la bande de Gaza et de l’ensemble de Jérusalem. Si l’État hébreu a évacué Gaza en 2005, le problème demeure en revanche entier à Jérusalem et en Cisjordanie.

La conclusion des accords d’Oslo, en 1993, a certes suscité beaucoup d’espoir. L’Organisation de libération de la Palestine (OLP), considérée jusqu’alors comme une organisation terroriste par Israël, était reconnue comme la représentante du peuple palestinien. En contrepartie, l’OLP reconnaissait l’existence d’Israël.

Oslo proposait aussi la création de deux États. En revanche, les accords mettaient en suspens les enjeux cruciaux des colonies israéliennes, du statut de Jérusalem, sans parler du retour des réfugiés de 1948 et de leurs descendants.

Enfin, une autorité palestinienne, sans armée, devait gérer les territoires de Gaza et de la Cisjordanie. Toutefois, dès le début, le Hamas et la droite religieuse israélienne étaient hostiles aux accords d’Oslo.

 

La solution des deux États est-elle morte ?

Or, cette idée d’un État palestinien vivant aux côtés d’un État juif n’est plus vraiment réaliste dans l’état actuel des choses, estime un spécialiste du Proche-Orient, Francesco Cavatorta, de l’Université Laval.

Une autre spécialiste, Laurence Deschamps-Laporte, de l’Université de Montréal, souligne quant à elle que les conditions ne sont pas propices à mettre en œuvre la solution à deux États en ce moment.

D’une part, parce qu’Israël n’a pas l’intention de quitter Jérusalem-Est, où les Palestiniens représentent 40 % de la population. D’autre part, parce la colonisation se poursuit en Cisjordanie, qui compte déjà quelque 450 000 colons israéliens.

De plus, Israël compte doubler le nombre de colons à un million en 2030, a déclaré l’an dernier l’ancien ministre de la Défense, Naftali Bennett — le premier ministre désigné si la nouvelle coalition survivait au vote de confiance.

C’est la raison pour laquelle de plus en plus de spécialistes parlent désormais d’une solution avec un seul État dans la région, regroupant des Juifs et des Palestiniens.

Or, cette situation pose un dilemme à Israël, souligne le magazine britannique The Economist. Comment cet État peut-il demeurer juif et démocratique s’il discrimine les populations non juives au sein des territoires qu’ils contrôlent?

Dans un rapport publié le 27 avril, l’ONG Human Rights Watch a conclu à l’existence «de crimes d’apartheid et de persécution» dans les territoires occupés par Israël.

Aussi, sans la création d’un État palestinien, le partage de Jérusalem et la fin de la colonisation, on voit mal comment la paix et la stabilité pourraient s’instaurer en Israël et dans les territoires occupés dans un avenir prévisible.

À propos de ce blogue

Dans son analyse Zoom sur le monde, François Normand traite des enjeux géopolitiques qui sont trop souvent sous-estimés par les investisseurs et les exportateurs. Journaliste au journal Les Affaires depuis 2000 (il était au Devoir auparavant), François est spécialisé en commerce international, en entrepreneuriat, en énergie & ressources naturelles, de même qu'en analyse géopolitique. François est historien de formation, en plus de détenir un certificat en journalisme de l’Université Laval. Il a réussi le Cours sur le commerce des valeurs mobilières au Canada (CCVM) de l’Institut canadien des valeurs mobilières et il a fait des études de 2e cycle en gestion des risques financiers à l’Université de Sherbrooke durant 15 mois. Actuellement, il est inscrit au MBA à temps partiel à l'Université de Sherbrooke. Depuis une vingtaine d’années, François a réalisé plusieurs stages de formation à l’étranger: à l’École supérieure de journalisme de Lille, en France (1996); auprès des institutions de l'Union européenne, à Bruxelles (2002); auprès des institutions de Hong Kong (2008); participation à l'International Visitor Leadership Program du State Department, aux États-Unis (2009). En 2007, il a remporté le 2e prix d'excellence Caisse de dépôt et placement du Québec - Merrill Lynch en journalisme économique et financier pour sa série « Exporter aux États-Unis ». En 2020, il a été finaliste au prix Judith-Jasmin (catégorie opinion) pour son analyse « Voulons-nous vraiment vivre dans ce monde? ».

François Normand

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