Conflit du bois d’œuvre: le prix des maisons fera-t-il plier Biden?

Publié le 15/01/2022 à 09:00

Conflit du bois d’œuvre: le prix des maisons fera-t-il plier Biden?

Publié le 15/01/2022 à 09:00

Il y a un an, 36 % des ventes de maisons neuves à l'échelle nationale aux États-Unis avaient un prix inférieur à 300 000 $US (376 676 $CA). En octobre 2021, seulement 21 % des ventes de maisons neuves avaient un prix inférieur à 300 000 $US. (Photo: 123RF)

ANALYSE GÉOPOLITIQUE. Et si l’envolée du prix des maisons aux États-Unis était le «game changer» qui convaincra l’administration Biden d’éliminer les tarifs sur les importations canadiennes de bois d’œuvre? La question se pose, alors que le président, la vice-présidente Kamala Harris et les démocrates sont en difficulté à 11 mois des élections de mi-mandat, le 8 novembre.

Ces élections sont cruciales pour les démocrates, surtout au Congrès américain. Les 435 sièges de la Chambre des représentants et le tiers des 100 sièges au Sénat seront en jeu en novembre, sans parler d’élections pour choisir un gouverneur dans 36 États.

Actuellement, les démocrates contrôlent les deux assemblées du Congrès, mais leur contrôle est fragile.

Au Sénat, démocrates et républicains sont en fait à égalité (50-50), mais seulement parce que deux sénateurs indépendants votent toujours avec les démocrates et parce que Kamala Harris fait pencher la balance du côté du parti du président Biden.

À la Chambre des représentants, les démocrates n’ont que 9 sièges de plus que les républicains.

Le niveau d’impopularité de Joe Biden est aussi un enjeu.

Le 14 janvier, seulement 42,2% des Américains disaient approuver sa gestion du pays, selon une agrégation de plusieurs sondages réalisés par le site FiveThirtyEight, une référence dans l’industrie.

Après une année au pouvoir à la Maison-Blanche, c’est la pire performance depuis la présidence de Ronald Reagan (1981-1989), à l’exception de celle de Donald Trump à 39,3%.

Quant à Kamala Harris, son taux d’approbation n’est que de 35,8% (au 13 janvier).

Revenons maintenant aux prix des maisons aux États-Unis.

À l’exception de l’éclatement de la bulle immobilière et de la Grande récession (décembre 2007 à juin 2009) qui a suivi, les prix ont tendance à augmenter au fil des décennies aux États-Unis en raison de l’inflation et de l’offre et de la demande.

Ce graphique de la Réserve fédérale de Saint-Louis, qui regroupe tous les indices des ventes de maisons aux États-Unis, l’illustre bien.

 

Le prix maisons, qui a tendance à augmenter constamment aux États-Unis depuis des décennies, a connu une accélération depuis le début de la pandémie de COVID-19. (Source: Réserve fédérale de Saint-Louis)

 

Or, depuis le début de la pandémie de COVID-19 en 2020, on note une accélération de la hausse des prix des maisons (voir à la droite du graphique).

Bien entendu, les perturbations dans les chaînes d'approvisionnement en raison de la crise sanitaire créent des pénuries de matériaux de construction. Leurs prix augmentent et se transmettent ensuite aux prix des maisons.

La demande de bois supérieure à la production locale tire aussi vers le haut les prix du bois d’œuvre et des maisons.

 

Les constructeurs américains exigent la fin des tarifs

Cela dit, un autre facteur commence à être pointé du doigt aux États-Unis: les tarifs imposés par Washington depuis 2017 sur les importations de bois canadien (le cinquième conflit canado-américain depuis 40 ans).

À LIRE: l’hostilité contre le bois d’œuvre canadien est une politique bipartisane depuis 1982.

En novembre 2021, le département américain du Commerce (DOC) a même annoncé qu’il doublerait les tarifs à compter de 2022, pour les faire passer de 8,99% à 17,9% pour l’ensemble de l’industrie canadienne.

Dans une tribune une publiée le 13 janvier dans The Seattle Times (Tariffs on Canadian lumber are driving up home prices), le président de la National Association of Home Builders (NAHB), Chuck Fowke, n’a pas caché son exaspération face à cette situation.

«L'administration [Biden] doit immédiatement suspendre les tarifs sur le bois canadien et retourner à la table des négociations pour mettre fin à ce différend commercial qui nuit aux acheteurs américains et aux industries qui dépendent d'un approvisionnement stable en bois à un prix compétitif», écrit-il.

À ses yeux, un échec du président à agir de «manière décisive» montrera que la Maison-Blanche «a perdu toute crédibilité dans ses revendications de lutte pour offrir des logements abordables et défendre les intérêts des familles de la classe ouvrière».

Les États-Unis sont très dépendants du bois d’œuvre canadien, selon la NAHB.

En 2021, environ 30 % du bois consommé aux États-Unis a été importé, et plus de 85 % de ces importations provenaient du Canada. «Cela signifie que les importations sont essentielles pour la construction de nouvelles maisons abordables et pour apporter des améliorations aux maisons existantes», affirme Chuck Fowke.

Un chiffre devrait interpeler l’administration Biden.

Il y a un an, 36 % des ventes de maisons neuves à l'échelle nationale avaient un prix inférieur à 300 000 $US (376 676 $CA). En octobre 2021, seulement 21 % des ventes de maisons neuves avaient un prix inférieur à 300 000 $US.

Une chute de 15 points de pourcentage en 12 mois!

 

Choisir entre les consommateurs et les producteurs

Jean-François Samray, PDG du Conseil de l’industrie forestière du Québec (CIFQ), fait la même lecture que le président de la NAHB.

À ses yeux, la situation actuelle démontre clairement «l’absurdité» de poursuivre un conflit commercial qui nuit avant tout aux Américains voulant accéder à la propriété à moins d’un an des élections de mi-mandat.

«Pourtant, ce ne sont pas les industriels du bois d’œuvre qui se présenteront aux urnes, mais bien les consommateurs complètement pris au dépourvu par la hausse de l’inflation», souligne-t-il dans un courriel à Les Affaires.

C’est la U.S. Lumber Coalition qui est à l’origine du conflit canado-américain du bois d’œuvre.

Il s’agit d’une alliance de petits et de grands producteurs américains de bois d’œuvre aux quatre coins des États-Unis, et dont la mission est de combattre «les pratiques commerciales déloyales au Canada en matière de bois d’œuvre».

Au fil des décennies, le lobby de la U.S. Lumber Coalition a convaincu à cinq reprises Washington de restreindre les importations canadiennes en imposant des tarifs.

Or, à ce jour, toutes les décisions de l’Organisation mondiale du Commerce (OMC) dans les conflits successifs ont été favorables au Canada, rejetant les prétentions américaines à l'effet que l’industrie canadienne aurait des pratiques déloyales, selon le CIFQ.

La U.S. Lumber Coalition est toujours très influente auprès des élus démocrates et des républicains.

 

La hausse de l'inflation change la donne

Toutefois, l’envolée du prix des maisons pourrait changer la donne, alors que l’inflation globale (de la nourriture à l'esssence) aux États-Unis atteint désormais 7%, «et se trouve à un niveau inégalé depuis juin 1982», souligne la Banque Nationale dans une note publiée ce vendredi.

La hausse du prix des maisons tient à plusieurs facteurs. Or, Washington a une influence sur un seul d’entre eux, qu’il peut éliminer rapidement: les tarifs sur le bois d’œuvre.

Imaginez: le prix du bois chuterait, de même que celui des maisons.

Certes, la U.S. Lumber Coalition déchirerait sa chemise, et retirerait son appui à de nombreux élus démocrates au Congrès.

Mais qui aura le plus de poids, dans l’urne, lors des élections de mi-mandat, afin d'éviter que les démocrates ne perdre la Chambre des représentants et le Sénat au profit des républicains, compliquant du coup la seconde partie du mandat de Joe Biden?

Les jeunes familles et les consommateurs américains ou la U.S. Lumber Coalition et ses membres?

Vous pouvez être certain qu’on a commencé à se poser ces questions dans les rangs démocrates et à la Maison-Blanche.

Joe Biden osera-t-il en tirer les conséquences?

 

 

 

À propos de ce blogue

Dans son analyse Zoom sur le monde, François Normand traite des enjeux géopolitiques qui sont trop souvent sous-estimés par les investisseurs et les exportateurs. Journaliste au journal Les Affaires depuis 2000 (il était au Devoir auparavant), François est spécialisé en commerce international, en entrepreneuriat, en énergie & ressources naturelles, de même qu'en analyse géopolitique. François est historien de formation, en plus de détenir un certificat en journalisme de l’Université Laval. Il a réussi le Cours sur le commerce des valeurs mobilières au Canada (CCVM) de l’Institut canadien des valeurs mobilières et il a fait des études de 2e cycle en gestion des risques financiers à l’Université de Sherbrooke durant 15 mois. Actuellement, il est inscrit au MBA à temps partiel à l'Université de Sherbrooke. Depuis une vingtaine d’années, François a réalisé plusieurs stages de formation à l’étranger: à l’École supérieure de journalisme de Lille, en France (1996); auprès des institutions de l'Union européenne, à Bruxelles (2002); auprès des institutions de Hong Kong (2008); participation à l'International Visitor Leadership Program du State Department, aux États-Unis (2009). En 2007, il a remporté le 2e prix d'excellence Caisse de dépôt et placement du Québec - Merrill Lynch en journalisme économique et financier pour sa série « Exporter aux États-Unis ». En 2020, il a été finaliste au prix Judith-Jasmin (catégorie opinion) pour son analyse « Voulons-nous vraiment vivre dans ce monde? ».

François Normand

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