Ces quatre doctrines géopolitiques touchent les entreprises

Publié le 16/10/2021 à 08:01

Ces quatre doctrines géopolitiques touchent les entreprises

Publié le 16/10/2021 à 08:01

Le président russe Vladimir Poutine est un fervent partisan de l'Eurasisme. (Photo: Getty Images)

ANALYSE GÉOPOLITIQUE. Vous en entendez parler parfois dans les médias à la pièce, mais sans jamais vraiment avoir une vision d’ensemble sur leur origine et leurs objectifs à long terme. Bienvenue dans l’univers des quatre doctrines géopolitiques qui sont en train de façonner durablement notre monde.

L’enjeu est de taille, car elles ont déjà et auront de plus en plus un impact direct et indirect sur les entreprises et les investisseurs canadiens actifs sur les marchés internationaux, surtout en Europe, en Asie et en Afrique. Aussi, les connaître est primordial pour évaluer les occasions et les risques d’affaires.

Ces doctrines sont l’Indo-Pacifique, la Belt and Road Initiative (les «nouvelles routes de la soie» en français), la Patrie bleue et l’Eurasisme.

Il faut rendre à César ce qui appartient à César.

Si je vous en parle aujourd’hui, c’est que j’ai récemment écouté une série de quatre balados produite par France Culture à ce sujet (diffusée en mars 2021), avec une heure d’analyse et de perspective pour chacune de ces doctrines.

Croyez-moi, ce sont quatre heures bien investies pour toute organisation active à l’international.

Voici un survol de ces quatre doctrines.

 

Doctrine #1 — L’Indo-Pacifique

Cette doctrine repose sur une alliance formée par les États-Unis, l’Inde, le Japon et l’Australie, le QUAD (Quadrilateral Security Dialogue), créée en 2007, mais qui a été rétablie en 2017 après une intermission de plusieurs années.

Ces quatre démocraties veulent contenir la montée en puissance de la Chine communiste, et ce, afin d’assurer la stabilité de l’Indo-Pacifique, une vaste région qui englobe les océans Indien et Pacifique. Les marines américaine, indienne, japonaise et australienne conduisent régulièrement des exercices afin d'améliorer leur coordination.

La nouvelle coalition militaire annoncée le 15 septembre par les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Australie (AUKUS) s’inscrit aussi dans cette doctrine, qui vise à empêcher la Chine de contrôler cette région du monde très stratégique pour les échanges de marchandises, sans parler du transport du pétrole et du gaz naturel liquéfié (GNL).

Signe que cette nouvelle coalition AUKUS irrite Pékin, la Chine a accentué ces derniers jours ses incursions dans l’espace aérien de Taïwan, un pays que le parti communiste chinois considère comme une province renégate.

Les tensions entre la Chine et les principales démocraties de la région risquent donc de s’accentuer dans les années à venir.

 

Doctrice #2 — La Belt and Road Initiative

Lancées en 2013 par le nouveau président chinois Xi Jinping, les nouvelles routes de la soie visent à relier l’Europe et l’Afrique à la Chine —l’Amérique latine est aussi désormais incluse dans la stratégie de Pékin.

Ce vaste projet impliquant près de 70 pays consiste à investir des dizaines de milliards de dollars américains pour construire des infrastructures maritimes et terrestres, et ce, de ports à des chemins de fer en passant par des autoroutes.

Officiellement, la Belt and Road Initiative est un projet pour favoriser l’intégration économique de la Chine aux principaux marchés de consommateurs et de ressources naturelles de la planète.

Pour autant, c’est aussi un projet politique pour accroître l’influence de la Chine dans le monde, sans parler de l’adoption de standards chinois, dans les technologies par exemple.

C’est d'ailleurs la raison pour laquelle les États-Unis et leurs partenaires du G7 —incluant le Canada— ont lancé en juin le Build Back Better Word, une initiative concurrente afin de construire des infrastructures dans les pays en voie de développement qui ont été particulièrement affectés par la pandémie de COVID-19.

 

Ce train de marchandises fait la liaison entre le nord-ouest de la Chine et Barcelone, en Espagne. (Photo: Getty Images)

 

Doctrine #3 — La Patrie bleue

Ce sont des militaires turcs qui ont forgé cette doctrine dans les années 2000. La Patrie bleue vise à redonner à la Turquie sa puissance navale de jadis, quand l’ancien Empire ottoman dominait en Méditerranée.

Or, l’armée turque —qui est intégrée à l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord— affirme que son accès à la haute mer est limité depuis des décennies.

Aussi, un peu comme la Chine en Indo-Pacifique, la Turquie veut reprendre sa place de grande puissance politique en Méditerranée, ce qui provoque des tensions accrues avec son ennemi héréditaire, la Grèce, un autre pays membre de l’OTAN.

Au fil des ans, la découverte de ressources gazières et pétrolières ainsi que la dégradation du contexte sécuritaire dans la région ont aussi incité la Turquie à avancer davantage ses pions en Méditerranée, en intervenant par exemple en Libye en 2020.

Depuis le renversement de la dictature de Mouammar Kadhafi, en 2011, ce pays est devenu le principal foyer déstabilisateur de l’Afrique du Nord.

La course aux hydrocarbures a aussi accru les tensions entre la Turquie et Israël dans l’est de la Méditerranée.

En août 2020, la volonté de la Turquie de faire de l’exploration d’hydrocarbures au-delà de son espace maritime régulier près de la Grèce a même provoqué des tensions avec la France, qui a alors renforcé sa présence militaire en Méditerranée orientale afin d’appuyer le gouvernement grec.

 

Doctrine #4 — L’Eurasisme

L’Eurasisme est une idée qui est née en Russie, après la Révolution russe d’octobre 1917. Elle désigne à la fois le mythe d’une civilisation des steppes, un espace géopolitique (l’Eurasie) et une idéologie politique.

Depuis les années 2010, l’Eurasisme connaît un gain de popularité en Russie, surtout en raison du président Vladimir Poutine, qui voit pour son pays une nouvelle vocation historique depuis la dislocation de l’ex-Union soviétique, en 1991.

Cette vision géopolitique a mené à la création de l’Union économique eurasiatique (UEE) en 2014, une zone de libre-échange qui associe des États de l’espace postsoviétique et qui comprend près de 185 millions d’habitants.

À l’origine, l’UEE était formée de la Russie, de la Biélorussie et du Kazakhstan. Toutefois, l’Arménie et le Kirghizistan ont depuis rejoint l’Union.

Certes, l’UEE facilite les échanges économiques en Eurasie, mais elle permet aussi à Moscou d’asseoir son influence politique dans cette région du monde stratégique à cheval entre l’Europe et l’Asie.

Dans le même temps, c’est aussi une manière pour la Russie d’éviter une marginalisation, entre une Europe de plus en plus intégrée politiquement et économiquement et une Chine de plus en plus puissante.

Même si elles sont très différentes, ces quatre doctrines géopolitiques exercent une influence dans les grandes zones économiques de la planète.

Par exemple, la rivalité entre Washington et Pékin sur l’avenir de Taïwan en Indo-Pacifique accroît l’incertitude pour toutes les entreprises qui s’approvisionnent en semi-conducteurs auprès de fabricants taïwanais comme CSBC Corporation.

Qu’adviendrait-il en effet de sa production hautement stratégique si la Chine réussissait un jour à envahir l’île, tout en repoussant une contre-attaque des Américains et de leurs alliés dans la région?

Chose certaine, les chaînes d’approvisionnement d’entreprises nord-américaines seraient grandement perturbées, voires interrompues.

C’est la raison pour laquelle il est pertinent de connaître ces doctrines.

Car, même si elles apparaissent à première vue très théoriques et loin de votre réalité quotidienne sur le terrain, elles donnent néanmoins le ton à l’environnement d’affaires dans lequel vous évoluez déjà ou dans lequel vous pourriez évoluer un jour.

 

 

 

À propos de ce blogue

Dans son analyse Zoom sur le monde, François Normand traite des enjeux géopolitiques qui sont trop souvent sous-estimés par les investisseurs et les exportateurs. Journaliste au journal Les Affaires depuis 2000 (il était au Devoir auparavant), François est spécialisé en commerce international, en entrepreneuriat, en énergie & ressources naturelles, de même qu'en analyse géopolitique. François est historien de formation, en plus de détenir un certificat en journalisme de l’Université Laval. Il a réussi le Cours sur le commerce des valeurs mobilières au Canada (CCVM) de l’Institut canadien des valeurs mobilières et il a fait des études de 2e cycle en gestion des risques financiers à l’Université de Sherbrooke durant 15 mois. Actuellement, il est inscrit au MBA à temps partiel à l'Université de Sherbrooke. Depuis une vingtaine d’années, François a réalisé plusieurs stages de formation à l’étranger: à l’École supérieure de journalisme de Lille, en France (1996); auprès des institutions de l'Union européenne, à Bruxelles (2002); auprès des institutions de Hong Kong (2008); participation à l'International Visitor Leadership Program du State Department, aux États-Unis (2009). En 2007, il a remporté le 2e prix d'excellence Caisse de dépôt et placement du Québec - Merrill Lynch en journalisme économique et financier pour sa série « Exporter aux États-Unis ». En 2020, il a été finaliste au prix Judith-Jasmin (catégorie opinion) pour son analyse « Voulons-nous vraiment vivre dans ce monde? ».

François Normand

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