L'extrême centre, le meilleur vaccin contre la polarisation

Publié le 14/01/2023 à 09:00

L'extrême centre, le meilleur vaccin contre la polarisation

Publié le 14/01/2023 à 09:00

En février 2022, un Canadien sur trois appuyait les camionneurs au début de leur manifestation à Ottawa, selon un sondage publié par The Innovative Research Group. (Photo: Getty Image)

ANALYSE ÉCONOMIQUE. Tout le monde ou presque sent la polarisation grandissante dans la société. Les débats d’idées sont plus difficiles, la liberté d’expression s’érode, sans parler des attaques contre la rationalité scientifique. Or, un remède a déjà fait ses preuves par le passé pour dépolariser la société: l’extrême centre.

La journaliste Hélène Buzzetti — qui signe une chronique hebdomadaire dans les six quotidiens des Coops de l’information, en plus de collaborer à des émissions d’affaires publiques à Radio-Canada — a récemment publié un essai intéressant à ce sujet, «Plaidoyer pour l’extrême centre».

Le livre de cette journaliste qui a passé 23 ans sur la colline parlementaire à Ottawa à décortiquer la politique fédérale est uniquement disponible en version électronique (sur le site des Coops de l’information).

À ses yeux, seul un retour vers l’extrême centre — ou l’esprit de modération et de tolérance dans l’espace public — peut nous permettre de dépolariser graduellement la société et espérer ainsi retrouver une certaine paix sociale.

L’extrême centre fait référence aux idées et aux courants politiques qui vont du centre gauche au centre droit en passant par le centre. Sur l’échiquier politique, l’extrême centre regroupe donc les sociaux-démocrates, les libéraux et les progressistes-conservateurs.

Ces derniers sont plus difficiles à définir.

Ils sont progressistes sur les enjeux sociaux (ils sont par exemple en faveur du droit à l’avortement ou du mariage gai), mais ils sont conservateurs sur les plans économique et fiscal (ils favorisent par exemple les baisses d’impôt et la réduction de la taille de l’État).

Au Canada, les progressistes-conservateurs de l’ex-premier ministre Brian Mulroney ont incarné cette famille politique dans les années 1980 et au début des années 1990.

Aujourd’hui, le Parti conservateur du Canada n’est plus campé au centre droit. C’est un parti de droite qui a renoncé au progressisme et qui assume son conservatisme.

Au Québec, l’extrême centre est représenté par le Parti québécois (centre gauche), le Parti libéral du Québec (centre) et la Coalition avenir Québec (centre droit).

De leur côté, Québec solidaire et le Parti conservateur du Québec sont plutôt respectivement des partis de gauche et de droite.

La polarisation grandissante est un enjeu de taille qui concerne tout le monde.

Car, au lieu de rassembler et de bâtir des ponts, la polarisation instaure un climat de méfiance entre les individus et les groupes. Les chambres d’écho se multiplient sur les réseaux sociaux, nourrissant davantage cette polarisation.

Le choc des idées — essentiel dans une société démocratique — est dévalorisé.

Les adversaires politiques deviennent des «ennemis politiques».

Comme si nous étions en guerre…

 

Les origines de cette polarisation

Mais d’où vient cette polarisation? Difficile de répondre avec certitude. Chose certaine, il n’y a pas de causes uniques.

Des analystes pointent du doigt la mondialisation de l’économie et la robotisation. Elles ont fait perdre des millions d’emplois manufacturiers en Occident au profit de pays asiatiques comme la Chine.

Conjuguée au déclin de l’État-providence, cette situation a créé une détresse chez plusieurs de nos concitoyens. C’est sans parler d’une grande méfiance à l’égard des institutions et des élites, responsables de leur malheur à leurs yeux.

Des analystes soulignent aussi l’apparition des réseaux sociaux dans les années 2010. Ils ont permis de diffuser à grande échelle des idées marginales et radicales, en plus de permettre à leurs auteurs de se regrouper et d’être encore plus influents.

 

Les réseaux sociaux créent des chambres d'écho qui favorisent et accentuent la polarisation. (Photo: 123RF)

La pandémie de COVID-19 a aussi polarisé davantage la société, en créant un clivage entre les partisans et les opposants aux mesures sanitaires. Au plus fort de la crise, aucune nuance ou presque n’était possible.

Les deux camps se regardaient en chiens de faïence.

Enfin, selon plusieurs observateurs, un autre facteur contribue à cette polarisation: la montée de la droite populiste et de la gauche néoprogressiste (ou «woke», qui se situe à gauche de la gauche traditionnelle).

Leurs positions respectives, qui manquent parfois de nuances et s’éloignent souvent du sens commun, favorisent difficilement la discussion et l’adhésion d’une majorité de la population.

On voit bien qu’il ne sera pas facile de faire marche arrière afin de dépolariser graduellement la société. Oubliez les recettes miracles; nous devrons tous mettre la main à la pâte.

 

Des pistes de solution 

Les mots ont encore un sens. Aussi, évitons d’utiliser les étiquettes polarisantes, infamantes et stigmatisantes lorsqu’elles ne sont pas justifiées.

Les expressions extrême droite et extrême gauche en sont un bel exemple.

Selon des spécialistes de la radicalité comme le néerlandais Cas Mudde (auteur de The Far Right Today) et le français Jean-Yves Camus (co-auteur de Les droites extrêmes en Europe), l’extrême droite — et l’extrême gauche — rejette la démocratie parlementaire et la souveraineté populaire.

À droite, cela inclut les fascistes et les nazis. À gauche, on parle avant tout des communistes et des anarchistes.

Aussi, qualifier une personne d’extrême droite parce qu’elle veut débattre des seuils d’immigration est exagéré. Tout comme il est exagéré de traiter une personne d’extrême gauche parce qu’elle veut nationaliser des entreprises privées.

Nous avons aussi tendance à acoller facilement l'étiquette de droite radicale ou de gauche radicale à tout ce qui dérange. Les camionneurs qui ont occupé Ottawa au début de 2022 et les militants wokes en sont un exemple parlant.

Bien entendu, il y avait des radicaux de droite dans le «convoi de la liberté». Mais était-ce approprié de présenter la plupart de ces citoyens comme des radicaux? Plusieurs familles manifestaient parce qu'elles étaient à bout de souflle après deux ans de pandémie.

C'est la même chose pour les wokes. Si des militants sont associés à la gauche radicale, la majorité des «éveillés» ne souhaitent que dénoncer les inégalités et les discriminations qui persistent toujours dans notre société, notamment à l'endroit des Autochtones et des personnes transgenres.

Il faut aussi s’attaquer à une nouvelle censure — qu’elle soit de gauche ou de droite — qui irrite de plus en plus de citoyens. Une censure qui met par exemple des livres à l’index, sans parler de l’annulation de conférences ou d’événements.

Bien entendu, il est tout à fait justifié de ne plus utiliser en société certains mots blessants à l’égard de minorités. Les mentalités évoluent, et c’est une bonne chose.

Cela dit, dans une société libre et démocratique, on devrait pouvoir débattre de toutes les idées, à moins qu’elles n’incitent à la haine, à la violence ou à la discrimination.

Dans ce cas bien précis, c’est tolérance zéro.

Il faut donc retrouver un certain équilibre.

 

Défendre plus vigoureusement la rationalité 

Enfin, la dépolarisation de la société passe aussi par une réponse plus vigoureuse à l’égard des idées qui s’attaquent directement à la rationalité scientifique.

Deux exemples concrets pour illustrer cette dérive.

Nous avons été témoins du premier durant la pandémie. Malgré toute l’information disponible sur l’efficacité des vaccins en général, trop de gens ont accrédité la thèse voulant que les vaccins soient inutiles pour combattre la COVID-19.

Bien entendu, il était tout à fait légitime de contester le processus très rapide qui a mené à la commercialisation des premiers vaccins pour combattre la pandémie. En revanche, remettre en cause la notion même de vaccins n’a pas de sens.

La création des vaccins à grande échelle au 20e siècle a permis de sauver un nombre incalculable de vies, en plus d’en sauver encore aujourd’hui aux quatre coins de la planète.

L’autre exemple antirationaliste est plus récent, et il est issu de la mouvance woke ou néoprogressiste. Il s’agit de la volonté de «décoloniser» les mathématiques et d’affirmer qu’elles sont l’expression de la «suprématie blanche».

Que des disciplines comme la philosophie, la sociologie et l’histoire aient des biais occidentaux est tout à fait possible, voire inévitable.

En revanche, les mathématiques ne peuvent pas avoir de biais puisqu’elles sont universelles. Les ingénieurs sud-coréens, indiens, sud-africains, brésiliens ou canadiens qui fabriquent des satellites utilisent tous les mêmes mathématiques.

La polarisation touche la plupart des sociétés en Occident, et le Québec n’y échappe donc pas.

Cela dit, nous pouvons nous estimer chanceux: notre société est beaucoup moins polarisée qu’aux États-Unis ou en France.

Néanmoins, nous sentons que notre légendaire esprit consensuel s’effrite graduellement. En outre, le résultat de la dernière élection au Québec, en octobre, a montré un clivage électoral préoccupant entre l’île de Montréal (QC, PLQ) et le reste du Québec (CAQ).

Nous pouvons encore renverser ce processus de polarisation, en revalorisant la modération et la tolérance.

Bref, en misant davantage sur l’extrême centre.

Pour paraphraser une ancienne publicité de la bière Labatt 50, on est 8,7 millions, faut se parler.

À propos de ce blogue

Dans son analyse bimensuelle Dans la mire, François Normand traite des enjeux auxquels font face les entrepreneurs aux quatre coins du Canada, et ce, de la productivité à la pénurie de la main-d’œuvre en passant par la 4e révolution industrielle ainsi que la gestion de l’énergie et des ressources naturelles. Journaliste à «Les Affaires» depuis 2000 (il était au «Devoir» auparavant), François est spécialisé en ressources naturelles, en énergie, en commerce international et dans le manufacturier 4.0. François est historien de formation, en plus de détenir un certificat en journalisme de l’Université Laval. Il a réussi le Cours sur le commerce des valeurs mobilières au Canada (CCVM) de l’Institut canadien des valeurs mobilières, et il a fait des études de 2e cycle en gestion des risques financiers à l’Université de Sherbrooke durant 15 mois. Il détient aussi un MBA de l'Université de Sherbrooke.

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