Hub de batteries à Bécancour: attention aux angles morts

Publié le 16/04/2022 à 09:00

Hub de batteries à Bécancour: attention aux angles morts

Publié le 16/04/2022 à 09:00

Investissement Québec estime que le futur hub de Bécancour peut figurer à terme dans le top trois mondial pour la fabrication de batteries – sans considérer la Chine. (Photo: 123RF)

ANALYSE ÉCONOMIQUE. Investissement Québec ne manque pas d’ambition. La société d’État veut faire à terme du parc industriel et portuaire de Bécancour un hub de classe mondiale afin de fabriquer des batteries pour véhicules électriques. Si le Québec a de nombreux atouts, le défi sera toutefois l’exécution de cette vision stratégique, sans parler des risques d’affaires.

Voilà le principal élément qui ressort d’un récent entretien avec Guy LeBlanc, PDG d’Investissement Québec, et Hubert Bolduc, président d’Investissement Québec International, la division du bras financier du gouvernement qui accompagne les entreprises québécoises sur les marchés d’exportation et qui attire les sociétés étrangères au Québec.

Je les ai interviewés dans le cadre d’une tournée médiatique orchestrée par la société d’État afin de faire connaître sa vision à propos du futur hub de Bécancour, et ce, dans une logique d’économie circulaire.

Commençons par l’ambition.

Guy LeBlanc estime que le futur hub de Bécancour peut figurer à terme dans le top trois mondial pour la fabrication de batteries – sans considérer la Chine, car le manque d’information à propos de ce pays fait en sorte qu’il est difficile d’évaluer son positionnement.

«Si l’on fait un bloc avec les matières actives et les matières premières précurseurs, il n’y a aucune raison qu’on ne soit pas dans un top trois mondial en excluant la Chine», affirme Guy LeBlanc.

On peut comprendre qu’il soit en confiance.

 

Multiplication des projets à Bécancour

Le 4 mars, la multinationale allemande BASF a annoncé qu’elle construira une usine de fabrication et de recyclage de batteries pour véhicules électriques à Bécancour, qui doit être complétée en 2025.

Trois jours plus tard, le 7 mars, General Motors et la sud-coréenne POSCO Chemical ont annoncé qu’elles construiront à Bécancour une usine qui fabriquera des composantes de batteries de véhicules électriques, qui devrait être en activité en 2025.

On retrouve aussi à Bécancour des projets dans le lithium et le graphite, deux minéraux indispensables dans la transition énergétique et la fabrication de batteries pour véhicules électriques, avec les usines de Nemeska Lithium et de Nouveau Monde Graphite, deux entreprises québécoises.

Si la vision stratégie d’IQ se déploie comme prévu d’ici 2030 et au-delà, les exportations du hub de Bécancour pourraient même permettre au Québec d’atteindre un niveau d’exportation représentant 50% du PIB québécois (cette proportion est actuellement de 47%), souligne Hubert Bolduc.

Pour y arriver, la valeur des exportations du hub devrait osciller alors entre 15 à 20 milliards de dollars canadiens (G $CA), lorsque la phase 3 sera complétée (nous sommes actuellement dans la phase 1, et ce, d’ici 2025) et que le hub fonctionnera à pleine capacité.

 

Les nombreux atouts du Québec

Il faut dire que les atouts du Québec sont nombreux pour attirer des joueurs de l’industrie comme les géants BASF et GM/POSCO à Bécancour.

L’ÉNERGIE – Nous avons une énergie renouvelable, qui permet aux entreprises de participer à la transition énergétique tout en réduisant leur empreinte carbone, souligne Guy LeBlanc.

Par exemple, 1 kilowattheure produit au Québec émet seulement 1 gramme de C02. En Ontario et au Michigan, c’est respectivement 40 et 520 grammes par kWh.

LES MINÉRAUX – Le sol québécois abrite aussi la plupart des minéraux critiques et stratégiques pour fabriquer des batteries de véhicules électriques, à commencer par le lithium et le graphite.

C’est sans parler que le Québec a aussi une stratégie sur les minéraux critiques et stratégiques (2020-2025), qui a été lancée en octobre 2020, au début de la pandémie.

LA LOCALISATION – Non seulement le parc industriel et portuaire de Bécancour a de l’espace pour accueillir de nouvelles usines, mais il offre aussi un port en eau profonde (essentiel pour exporter), en plus d’être relié aux transports routier et ferroviaire.

De sorte que la production de Bécancour peut atteindre facilement et assez rapidement le centre et le nord-est de l’Amérique du Nord, sans parler de l’Europe.

 

Trois risques qui pointent à l’horizon

Cela dit, le futur hub fait face à plusieurs risques qui pourraient nuire à son développement s’ils étaient mal gérés.

L’EXÉCUTION – Hubert Bolduc en est conscient. Il donne l’exemple de l’espagnole FerroAtlantica, qui a mis fin à son projet de 382 millions de dollars de à Port-Cartier, sur la Côte-Nord, en 2015. L’entreprise avait évoqué des conditions de marché changeantes, surtout en Chine

Hubert Bolduc pointe aussi du doigt le manque de collaboration entre les différents ministères et organismes clés à l’époque, et ce, afin d’aider FerroAtlantica à lancer son projet d’usine de silicium.

«On a perdu ce projet» dit-il, en ajoutant qu’IQ s’est assuré cette fois que toutes les parties prenantes soient bien «coordonnées» à Bécancour.

 

Le 7 mars, General Motors et la sud-coréenne POSCO Chemical ont annoncé qu’elles construiront à Bécancour une usine qui fabriquera des composantes de batteries de véhicules électriques. (Photo: 123RF)

 

MARAUDAGE DE L’ONTARIO – L’Ontario, qui a dévoilé le 17 mars sa stratégie d’exploration des minéraux critiques et stratégiques (2022-2027), veut aussi se démarquer dans la production de batteries dans l'Est du Canada.

Le 23 mars, LG Energy et Stellantis ont annoncé qu’elles construiraient la première usine production massive de batteries pour véhicules électriques de la province, à Windsor, avec un investissement historique de 4,1 G $US.

L’Ontario pourrait-elle marauder les entreprises à Bécancour afin de les inciter à déménager leurs pénates à Windsor, où est concentrée l’industrie automobile au Canada? Guy LeBlanc estime qu’il ne serait pas logique qu’une société implantée à Bécancour quitte le parc après y avoir construit une usine au coût de 1 G $.

PAS MAÎTRE CHEZ NOUS – Il n’a échappé à personne que BASF et la coentreprise GM/POSCO sont des sociétés étrangères, et ce, dans un hub qui sera de toute évidence à terme dominé par des intérêts étrangers – si la tendance se maintient.

Or, quand une industrie connaît une crise, les entreprises ont tendance à préserver leurs actifs dans leurs pays d’origine et à se délester de ceux à l’étranger (à moins qu’ils soient dans une région hautement stratégique, comme le Québec pour les alumineries).

Rappelant l’apport important des filiales étrangères dans l’économie du Québec (10% des emplois et 20% du PIB), Guy LeBlanc souligne qu’IQ appuiera l’émergence d’acteurs québécois dans la chaîne de valeur, comme il l’a fait par exemple dans le lithium et le graphite.

La société d’État s’impliquera aussi dans la structure en capital des projets d’investissement, tout en favorisant une diversité d’entreprises dans le hub de Bécancour au niveau de leur nationalité et de leur taille (on ne souhaite pas qu’un gros joueur domine).

L’histoire économique du Québec démontre que les acteurs privés et publics peuvent développer assez rapidement une nouvelle industrie si la cohésion, les ressources humaines et financières et la volonté politique sont au rendez-vous.

On n’a qu’à penser au développement de l’industrie des jeux vidéo et des effets spéciaux dans la région de Montréal (un success story international), sans parler de celle plus récente de l’intelligence artificielle, rappelle avec raison Hubert Bolduc.

Pour autant, le risque zéro n’existe pas.

Une grappe peut émerger pendant des décennies puis décliner grandement par la suite, comme l'industrie pharmaceutique dans la métropole.

Des succès bien québécois (voire canadiens) peuvent aussi par exemple rapidement devenir la propriété d’intérêts étrangers, même si les emplois demeurent au Québec, mais sans pouvoir de décisionnel.

La vente de Bombardier Transport (un leader mondial dans la fabrication de trains) à la française Alstom et la vente de la C Series de Bombardier à l’avionneur européen Airbus en sont deux exemples éloquents.

La prudence devra donc être de mise à Bécancour.

Tout en faisant attention aux angles morts.

 

 


 

 

À propos de ce blogue

Dans son analyse bimensuelle Dans la mire, François Normand traite des enjeux auxquels font face les entrepreneurs aux quatre coins du Canada, et ce, de la productivité à la pénurie de la main-d’œuvre en passant par la 4e révolution industrielle ainsi que la gestion de l’énergie et des ressources naturelles. Journaliste à «Les Affaires» depuis 2000 (il était au «Devoir» auparavant), François est spécialisé en ressources naturelles, en énergie, en commerce international et dans le manufacturier 4.0. François est historien de formation, en plus de détenir un certificat en journalisme de l’Université Laval. Il a réussi le Cours sur le commerce des valeurs mobilières au Canada (CCVM) de l’Institut canadien des valeurs mobilières, et il a fait des études de 2e cycle en gestion des risques financiers à l’Université de Sherbrooke durant 15 mois. Actuellement, il fait un MBA à temps partiel à l'Université de Sherbrooke.

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